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Les premiers articles de Mon Salon, où Zola attaque d'emblée le jury du Salon, ont fait sensation ; il démonte ici les rouages de "la machine" qui a bouté hors du Salon "les toiles fortes et vivantes" de Manet. Dubufe, peintre des élégances impériales, membre du jury, est une des roues de cette machine à exlcure "les personnalités". Au-delà des coteries dont Zola révèle les stratégies, Dubufe défend l'esthétique qui est la sienne, il protège l'académisme contre les révolutionnaires de la forme et du sujet. Dubufe est en effet, avec Winterhalter, l'un des portraitistes les plus célèbres du Second Empire ; que le républicain Manet ait donné à un simple joueur de fifre les honneurs d'un portrait en pied, qu'il ait simplifié le tableau jusqu'à en faire une juxtaposition de taches relève de l'insurrection politique et esthétique :
"De
tous côtés on me somme
de m'expliquer, on me demande avec instance de citer les noms
des artistes de mérite qui ont été refusés
par le jury. Le public sera
donc toujours le bon public. Il est évident que les artistes
mis à la porte du Salon ne sont encore que les peintres
célèbres de demain, et je ne pourrais donner ici
que des noms inconnus de mes lecteurs. Je me plains justement
de ces étranges jugements qui condamnent à l'obscurité,
pendant de longues années, des garçons sérieux
ayant le seul tort de ne pas penser comme leurs confrères.
Il faut se dire que toutes les personnalités, Delacroix
et les autres, nous ont été longtemps cachées
par les décisions de certaines coteries. Je ne voudrais
pas que cela se renouvelât, et j'écris justement
ces articles pour exiger que les artistes qui seront à
coup sûr les maîtres de demain ne soient pas les persécutés
d'aujourd'hui.[...]
J'affirme carrément que le jury qui a fonctionné
cette année a jugé d'après un parti pris.
Le jury est composé de vingt-huit membres, dont voici la
liste par ordre de votes : membres nommés par les artistes
médaillés : MM.Gérome, Cabanel, Pils, Bida,
Meissonnier, Gleyre, Français, Fromentin, Corot, Robert
Fleury, Breton, Hébert, Dauzats, Brion, Daubigny, Barrias,
Dubufe, Baudry ; membres supplémentaires : Isabey, de Lajolais,
Théodore Rousseau ; membres nommés par l'Administration
: MM. Cottier, Théophile Gautier, Lacaze, marquis Maison,
Reiset, Paul de Saint-Victor, Alfred Arago.
Je me hâte de mettre l'Administration hors de cause. C'est
ici une querelle simplement artistique, et je tiens à désintéresser
tous ceux qui n'ont pas de pinceaux entre les mains.
Restent vingt et une roues à la machine. Voici la description
de chacune de ces roues et l'explication de leur mode de travail.
[...] Certain cercle de peintres, dont j'ai parlé et dont
je parlerai encore, était navré, raconte la légende,
de voir que M. Gleyre, un artiste si digne et si honorable, se trouvât
le dernier sur la liste.
Or, un jour, un membre du cercle offrit de lui faire donner une
place excellente, à la condition que tous ceux qui voteraient
pour lui voteraient en même temps pour M. Dubufe. Et voilà
pourquoi M. Gleyre est le sixième sur la liste, voilà
pourquoi M. Dubufe a pour la première fois, l'honneur de
faire partie du jury. J'ai dit que ce n'était là
qu'une légende.
[...] M. Dubufe. Il a été
nommé le dix-septième, afin que M. Gleyre fût
nommé le sixième, d'après la légende
que j'ai contée plus haut. M. Dubufe, qui peint les portraits
au fard et à la craie, a fait chorus avec MM. Breton
et Brion. Il a manqué de s'évanouir devant
Le Joueur de fifre*, de M. Manet, et a prononcé
ces paroles grosses de menaces : " Tant que je ferai partie
d'un jury, je ne recevrai pas de toiles pareilles. "
Mon Salon, L'Evenement, le 30 avril 1866
En 1866, Dubufe exposait L'Enfant Prodigue au Salon, mais Zola ne commente pas la toile, le 7 mai, toujours dans Mon Salon, il ironise sur "les jolies personnes roses et blanches de M. Dubufe", qu'il oppose au Déjeuner sur l'Herbe de Manet. Puis c'est à la Camille de Monet, qu'il compare les portraits convenus de Dubufe :
Eh oui ! voilà un tempérament,
voilà un homme dans la foule de ces eunuques. Regardez
les toiles voisines, et voyez quelle piteuse mine elles font à
côté de cette fenêtre ouverte sur la nature.
Ici, il y a plus qu'un réaliste, il y a un interprète
délicat et fort qui a su rendre chaque détail sans
tomber dans la sécheresse.
Voyez la robe. Elle est souple et solide. Elle traîne mollement,
elle vit, elle dit tout haut qui est cette femme. Ce n'est pas
là une robe de poupée, un de ces chiffons de mousseline
dont on habille les rêves ; c'est de la bonne soie, qui
serait trop lourde sur les crèmes fouettées de M.
Dubufe.
Les Réalistes au Salon, Mon Salon, L'Evénément, le 11 mai
Le 20 mai, les académistes ont partie gagnée à la rédaction de L'Evénement : assailli de menaces de désabonnement, Villemessant a dû "faire droit aux réclamations" ; après avoir adjoint Pelloquet à Zola, chacun devant faire trois articles pour que les lecteurs de L'Evénement puissent lire des points de vue différents, Villemessant a cédé ; il a demandé à Zola de renoncer à la tribune que lui offrait le journal. Zola profite de ses Adieux pour faire, une dernière fois, le procès des "eunuques" :
J'abandonne volontiers les notes que je suis allé prendre sur M. Fromentin et sur M. Nazon, sur M. Dubufe et sur M. Gérome. J'avais toute une campagne en tête, je m'étais plu à aiguiser mes armes pour les rendre plus tranchantes. Et je vous jure que c'est avec une volupté intime que je jette là toute ma ferraille. [...]
Quant à MM. Gérome et Dubufe, je suis excessivement satisfait de ne pas avoir à parler de leur talent. Je le répète, je suis fort sensible au fond, et je n'aime pas à faire du chagrin aux gens. La mode de M. Gérome baisse ; M. Dubufe a dû prendre une peine terrible, dont il sera peu récompensé. Je suis heureux de n'avoir pas le temps de dire tout cela. [...]
J'ai défendu M. Manet, comme je défendrai
dans ma vie toute individualité franche qui sera attaquée.
Je serai toujours du parti des vaincus. Il y a une lutte évidente
entre les tempéraments indomptables et la foule. Je suis
pour les tempéraments, et j'attaque la foule.
Ainsi mon procès est jugé, et je suis condamné.
J'ai commis l'énormité de ne pas admirer M. Dubufe
après avoir admiré Courbet, l'énormité
d'obéir à une logique implacable.
J'ai eu la naïveté coupable de ne pouvoir avaler sans
écurement les fadeurs de l'époque, et d'exiger
de la puissance et de l'originalité dans une uvre.
J'ai blasphémé en affirmant que toute l'histoire
artistique est là pour prouver que les tempéraments
seuls dominent les âges, et que les toiles qui nous restent
sont des toiles vécues et senties.
J'ai commis l'horrible sacrilège de toucher d'une façon
peu respectueuse aux petites réputations du jour et de
leur prédire une mort prochaine, un néant vaste
et éternel.
J'ai été hérétique en démolissant
toutes les maigres religions des coteries et en posant fermement
la grande religion ; artistique, celle qui dit à chaque
peintre : " Ouvre tes yeux, voici la nature ; ouvre ton
cur, voici la vie. "
J'ai montré une ignorance crasse, parce que je n'ai pas
partagé les opinions des critiques assermentés et
que j'ai négligé de parler du raccourci de ce torse,
du modelé de ce ventre, du dessin et de la couleur, des
écoles et des préceptes.
Je me suis conduit en malhonnête homme, en marchant droit
au but, sans songer aux pauvres diables que je pouvais écraser
en chemin. Je voulais la vérité, et j'ai eu tort
de blesser les gens pour aller jusqu'à elle.
En un mot, j'ai fait preuve de cruauté, de sottise, d'ignorance,
je me suis rendu coupable de sacrilège et d'hérésie,
parce que, las de mensonge et de médiocrité, j'ai
cherché des hommes dans la foule de ces eunuques.
Et voilà pourquoi je suis condamné !
Adieux d'un critique d'art, Mon Salon, L'Evénement, le 20 mai1866
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