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. En 1866, Zola fustige le jury qui a mis les réalistes
à la porte du Salon, en particulier Manet et Brigot, un
peintre aujourd'hui complètement oublié. Pour la
première fois, il nomme Courbet dont il regrette l'évolution
voire les reniements :
Je [...] constat[e] ici, et personne
n'osera me démentir, que le mouvement qu'on a désigné
sous le nom de réalisme ne sera pas représenté
au Salon. Je sais bien qu'il
y aura Courbet. Mais Courbet, paraît-il, a passé
à l'ennemi. On serait allé chez lui en ambassade,
car le maître d'Ornans est un terrible tapageur qu'on craint
d'offenser, et on lui aurait offert des titres et des honneurs
s'il voulait bien renier ses disciples. On parle de la grande
médaille ou même de la croix. Le lendemain, Courbet
se rendait chez M. Brigot*, son élève, et lui déclarait
vertement qu'"il n'avait pas la philosophie de sa peinture".
La philosophie de la peinture de Courbet ! Ô pauvre cher
maître, le livre de Proudhon vous a donné une indigestion
de démocratie. Par grâce, restez le premier peintre
de l'époque, ne devenez ni moraliste ni socialiste.
Mon Salon - L'Evénement, le 30 avril 1866 |
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Zola associe fréquemment le nom de Manet à
celui de Courbet comme ceux de deux tempéraments puissamment
originaux dans leur différence même :
"Nos pères ont ri de
Courbet, et voilà que nous nous extasions devant lui ;
nous rions de Manet, et ce seront nos fils qui s'extasieront
en face de ses toiles."
Mon Salon - L'Evénement, 4 mai 1866
"La place de M. Manet est marquée
au Louvre comme celle de Courbet, comme celle de tout artiste
d'un tempérament original et fort. D'ailleurs, il n'y
a pas la moindre ressemblance entre Courbet et M. Manet, et ces
artistes, s'ils sont logiques, doivent se nier l'un l'autre.
C'est justement parce qu'ils n'ont rien de semblable, qu'ils
peuvent vivre chacun d'une vie particulière."
Mon Salon - L'Evénement,
7 mai 1866 |
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Le jugement de Zola n'est jamais complaisant
; dans cet article intitulé Les Chutes, il exécute
d'un mot le maître d'Ornans pour mieux le rappeler à
lui-même ; à ses yeux, Courbet "a fait du
joli" pour être reçu au Salon, une lâcheté
indigne du grand réaliste qu'il fut :
Il y a, en ce moment, une excellente
comédie qui se joue, au Salon, en face des tableaux de
Courbet. Ce que je trouve de plus curieux à étudier,
même au point de vue de l'art, ce ne sont pas toujours
les artistes, ce sont souvent les visiteurs qui par un seul mot,
par un simple geste, avouent naïvement où nous en
sommes en matière artistique. Il est bon parfois d'interroger
la foule.
Cette année, il est admis que les toiles de Courbet sont
charmantes. On trouve son paysage
exquis et son étude de femme très convenable. J'ai vu s'extasier
des personnes qui, jusqu'ici, s'étaient montrées
très dures pour le maître d'Ornans. Voilà
qui m'a mis en défiance. J'aime à m'expliquer les
choses, et je n'ai pas compris tout de suite ce brusque saut
de l'opinion publique.
Mais tout a été expliqué, lorsque j'ai regardé
les toiles de plus près. Je l'ai dit, la grande ennemie,
c'est la personnalité, l'impression étrange d'une
nature individuelle. Un tableau est d'autant plus goûté
qu'il est moins personnel. Courbet, cette année, a arrondi
les angles trop rudes de son génie ; il a fait patte de
velours et voilà la foule charmée qui le trouve
semblable à tout le monde et qui applaudit, satisfaite
de voir, enfin le maître à ses pieds.
Je ne le cache pas, j'éprouve
une intime volupté à pénétrer les
secrets ressorts d'une organisation quelconque. J'ai plus souci
de la vie que de l'art. Je m'amuse énormément à
étudier les grands courants humains qui traversent les
foules et qui les jettent hors de leurs lits. Rien ne m'a paru
plus curieux que ce fait d'un esprit puissant, admiré
justement le jour où il a perdu quelque chose de sa puissance.
J'admire Courbet, et je le prouverai tout à l'heure. Mais,
je vous prie, reportez-vous à cette époque où
il peignait La Baigneuse (1)et
Convoi d'Omans , et dites-moi si ces deux toiles magistrales
ne sont pas autrement fortes que les deux délicieuses
choses de cette année. Et pourtant, au temps de La
Baigneuse et du Convoi d'Omans ,
Courbet prêtait à rire, Courbet était lapidé
par le public scandalisé. Aujourd'hui, personne ne rit,
personne ne jette des pierres. Courbet a rentré ses serres
d'aigle, il ne s'est pas livré entier, et tout le monde
bat des mains, tout le monde lui décerne des couronnes.
Je n'ose formuler une règle qui s'impose forcément
à moi : c'est que l'admiration de la foule est toujours
en raison indirecte du génie individuel. Vous êtes
d'autant plus admiré et compris, que vous êtes plus
ordinaire.
C'est là un aveu grave que me fait la foule. J'ai le plus
grand respect pour le public ; mais si je n'ai pas la prétention
de le conduire, j'ai au moins le droit de l'étudier.
Puisque je le vois aller aux tempéraments affadis, aux
esprits complaisants, je mets en doute ses jugements, et je songe
que je n'ai pas eu un tort aussi grand qu'on veut bien le dire,
en admirant un paria, un lépreux de l'art.
Et comme je ne veux pas qu'on se méprenne sur les sentiments
d'admiration profonde que j'éprouve pour Courbet, je dis
ici ce que j'ai déjà dit ailleurs, il y a un an,
lors de l'apparition du livre
de Proudhon*.
Mon Courbet, à moi, est simplement une personnalité.
Le peintre a commencé par imiter les Flamands et certains
maîtres de la Renaissance ; mais sa nature se révoltait,
et il se sentait entraîné par toute sa chair - par
toute sa chair, entendez-vous ? - vers le monde matériel
qui l'entourait, les femmes grasses et les hommes puissants,
les campagnes plantureuses et largement fécondes. Trapu
et vigoureux, il avait l'âpre désir de serrer entre
ses bras la nature vraie ; il voulait peindre en pleine viande
et en plein terreau.
La jeune génération, je parle des jeunes gens de
vingt à vingt-cinq ans, ne connaît presque pas Courbet.
Il m'a été donné de voir rue Hautefeuille,
dans l'atelier du maître, pendant une de ses absences,
certains de ses premiers tableaux. Je me suis étonné,
et je n'ai pas trouvé le plus petit mot pour rire dans
ces toiles graves et fortes dont on m'avait fait des monstres.
Je m'attendais à des caricatures, à une fantaisie
folle et grotesque, et j'étais devant une peinture serrée
et large, d'un fini et d'une franchise extrêmes.
Les types étaient vrais, sans être vulgaires ; les
chairs, fermes et souples, vivaient puissamment ; les fonds s'emplissaient
d'air et donnaient aux figures une vigueur étonnante.
La coloration, un peu sourde, a une harmonie presque douce, tandis
que la justesse des tons et l'ampleur du métier établissent
les plans et font que chaque détail a un relief étrange.
En fermant les yeux, je revois ces toiles énergiques,
d'une seule masse, bâties à chaux et à sable,
réelles jusqu'à la vérité. Courbet
appartient à la famille des faiseurs de chair.
Certes, je ne puis être accusé
de mesurer l'éloge au maître. Je l'aime dans sa
puissance et sa personnalité. Il m'est permis de lui montrer
la foule qui se groupe autour de ses toiles et de lui dire :
" Prenez garde, voilà que vous passez dans l'admiration
publique. Je sais bien qu'un jour votre apothéose viendra.
Mais, à votre place, je me fâcherais de me voir
accepté juste à l'heure où ma main aurait
faibli, où je n'aurais pas fouillé au fond de moi
pour me donner dans ma nature, sans ménagement ni concessions.
"
Je ne nie point que La Femme
au perroquet
ne soit une solide peinture,
très travaillée et très nette ; je ne nie
point que La Remise des chevreuils n'ait un grand charme, beaucoup de vie ; mais
il manque à ces toiles le je ne sais quoi de puissant
et de voulu qui est Courbet tout entier. Il y a douceur et sourire.
Courbet, pour l'écraser d'un mot, a fait du joli !
On parle de la grande médaille. Si j'étais Courbet,
je ne voudrais pas, pour La Femme
au perroquet ,
d'une récompense suprême qu'on a refusée
à La Curée et aux Casseurs de pierres . J'exigerais qu'il fût bien dit qu'on
m'accepte dans mon génie et non dans mes gentillesses.
Il y aurait pour moi je ne sais quelle pensée triste dans
cette consécration donnée à deux de mes
uvres que je ne reconnaîtrais pas comme les filles
saines et fortes de mon esprit.
Mon Salon - L'Evénement,
15 mai 1866 |
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Rien n'est amusant comme l'attitude
de la critique à l'égard de Courbet. Le maître
est loin d'être accepté ; on le tolère tout
au plus ; on se défie de lui, on semble toujours redouter
une mauvaise plaisanterie de sa part. Chaque année, les
salonniers se tâtent, se consultent, se demandent s'ils
peuvent risquer un éreintement ou un éloge. Pas
un d'eux ne paraît se douter que, lorsque Courbet faiblit,
il reste encore un des premiers peintres de l'époque.
Quelle pauvre critique que cette critique courante des journaux
qui jugent une uvre mesquinement, une loupe à la
main, sans jamais voir la personnalité large de l'artiste
! Un tableau plus ou moins réussi ne signifie rien quand
on le prend à part ; il faut considérer le tempérament
d'un homme dans son entier, sa force créatrice, les qualités
rares et individuelles qui en font un maître original.
Il m'importe peu qu'une toile soit moins complète, il
me suffit de retrouver, dans cette toile, l'accent particulier
d'un esprit puissant et souple. Les uvres voisines peuvent
être parfaites, leur perfection sera vide de cet accent-là,
et dès lors ces uvres me paraîtront écurantes
de médiocrité. Dire qu'il y a des gens qui n'ont
pas assez de mépris pour Courbet, et qui se vautrent ensuite
d'admiration devant les sucreries de certains peintres ! Ces
braves gens sont des idéalistes quand même ; ils
sont satisfaits, non pas du talent de l'artiste, mais de la reproduction
éternelle de lignes qui leur plaisent. Alors, ils lâchent
le robinet tiède de leurs phrases, ils oublient qu'ils
viennent de donner le fouet à un maître, et ils
distribuent des friandises à de misérables élèves,
à des copistes de quatre sous. Eh ! Sachez qu'un coup
de pinceau de Courbet, si rude et si faux qu'il soit, vaudra
toujours mieux que tous les tableaux mis en tas des peintres
à succès. Cette année, Courbet n'a pas été
heureux avec la critique. Son tableau, L'Aumône d'un
mendiant à Ornans , a
été quelque peu traîné dans la boue
par les idéalistes en question. Les faiseurs de phrases
pittoresques, ceux qui parlent peinture comme des artificiers,
en allumant une fusée à chaque virgule, ont déclaré
que le maître était devenu gâteux. D'ailleurs,
l'année prochaine, ils ne se souviendront plus d'avoir
dit cela et ils lui trouveront peut-être beaucoup de talent.
La vérité est que le tableau du présent
Salon est très lumineux ; s'il n'est pas d'une peinture
aussi solide que les anciennes toiles de l'artiste, il est encore
bâti à chaux et à sable comparé aux
toiles encensées par la critique. Entendons-nous, je ne
suis pas assez proudhonien pour accorder une larme au sujet et
m'extasier sur la philosophie doucement humanitaire de Courbet.
Je n'ai jamais vu en lui qu'un faiseur de chair ; je le loue
comme artiste individuel, laissant à d'autres le soin
de le louer comme moraliste. Courbet cherche à faire blond
depuis quelque temps. La jeune école, qui voit la nature
par taches claires, lui a fait abandonner, sans doute à
son insu, sa manière noire, celle du Convoi
d'Ornans
et de La Fileuse .
Je ne sais, si j'avais un conseil à lui donner, je lui
dirais de revenir à sa première façon de
voir. Son talent a une ampleur et une sévérité
qui s'accommodent mal des gaietés blondes de la nature.
J'avoue n'aimer que médiocrement ses dernières
marines, très fines, il est vrai, mais un peu minces pour
sa rude main magistrale.
Mon Salon (1868) -
Quelques bonnes toiles -L'Evénement illustré, le 9 juin 1868 |
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J'ai entre les mains un livre singulier
et intéressant, dont personne n'a encore parlé,
et qui sera la curiosité de la semaine prochaine. Il s'agit
d'une uvre de M. Étienne Baudry, Le Camp des
bourgeois, illustré par Gustave Courbet. Là
est la grande attraction du volume. Le maître d'Ornans
fait ses débuts dans l'illustration. C'est la première
fois qu'il consent à travailler pour la librairie. Son
talent, rude et solide, s'accommode assez mal des délicatesses
de la gravure. Je connais bien un autre petit livre illustré
par lui, un recueil de poésies de Max Buchon. Je crois
qu'il n'existe plus que deux ou trois exemplaires de cette rareté.
Courbet devait avoir dix-sept ou dix-huit ans lorsqu'il a fait
les dessins qui se trouvent dans ce recueil. Ce sont des amoureux
et des amoureuses se promenant dans des bocages, vêtus
des vêtements étriqués à la mode vers
1840. Le peintre des Casseurs de
pierres était
alors en pleine idylle, il ne songeait guère à
la peinture humanitaire et démocratique que Proudhon a
inventée plus tard pour son usage. Si vous rencontrez
jamais les poésies de Max Buchon, feuilletez-les ; vous
passerez un excellent quart d'heure à regarder les balbutiements
d'un talent qui s'ignorait encore et qui se perdait dans une
sentimentalité devenue grotesque aujourd'hui. Pour en
revenir au livre de M. Étienne Baudry, c'est là
une uvre qui fera sensation. L'auteur est un utilitaire
tombant à bras raccourcis sur la bourgeoisie fainéante
et oisive. Il appelle "bourgeois" tous les inutiles
qui ne travaillent pas, et, comme il veut que tout le monde travaille,
il sonne le glas de messieurs les propriétaires. Des paysans,
rien que des paysans, tel est son rêve. Le volume aurait
pu s'intituler : L'Art de se servir soi-même. Ce
qui exaspère M. Baudry, c'est que nous ayons besoin de
domestiques pour vivre. Il prétend qu'on peut se suffire,
il cherche par exemple à prouver aux dames qu'elles n'ont
pas besoin de cuisinière pour écosser des pois,
ni de chambrière pour mettre leur corset. Je doute qu'il
persuade cela à certaines coquettes de ma connaissance.
Fi ! l'horreur ! éplucher des légumes ! Je n'ai
pas ici la place nécessaire pour trancher des questions
si graves. Plus de domestiques ! mais le monde serait bouleversé.
Je laisse la parole aux philosophes et aux moralistes. Courbet
ne pouvait guère trouver un texte dont l'esprit convînt
mieux à son genre de talent. Le Franc-Comtois a dû
se réjouir en lui de ce plaidoyer en faveur des paysans,
des rudes enfants de la terre. Aussi, comme il s'est mis volontiers
à dauber les bourgeois, les messieurs qui ne sauraient
distinguer une pelle d'un râteau ! Chacun de ses dessins
est une satire. Il me semble que j'entends sa parole grasse,
son rire épais, écrasant de son mépris les
riches imbéciles qui ne comprennent pas la "bonne
peinture" - la sienne. J'ouvre une parenthèse,
pour y glisser un mot du maître. Un de mes amis l'entendait
dernièrement donner une définition du talent d'un
peintre accablé d'honneurs et de commandes, dont la peinture
rose et blanche est un régal pour les personnes qui aiment
les confitures... " Vous voulez faire une Vénus
pareille à celle de X..., n'est-ce pas? disait Courbet.
Eh bien ! vous peignez avec du miel une poupée sur
votre toile ; puis, vous emplissez un goupillon de farine, et,
légèrement, vous aspergez la poupée. C'est
fait." Un homme qui a si peu de respect pour la peinture
académique, doit être terrible pour M. Prudhomme.
Dès la première page du Camp des bourgeois,
il nous montre l'immortel Joseph relevant les sourcils dans une
grimace grosse d'importance et de bêtise. Un peu plus loin,
se trouve le fils du bourgeois, un collégien qui a une
large mâchoire de crétin. Puis vient l'épouse,
puis toute la famille. On dirait un défilé de ftus
conservés dans du vinaigre. Je recommande particulièrement
le chapitre où Courbet expose lui-même ses théories
sur les destinées de l'art. Je regrette vivement de ne
pouvoir citer ce chapitre en entier. Le maître y déclare
carrément qu'il faut fermer les musées et les remplacer
par les gares de chemin de fer. Personne ne va plus au Louvre,
tandis que tout le monde voyage de temps à autre, quand
ça ne serait que pour aller manger une friture à
Asnières. C'est donc dans les salles d'attente qu'il faut
maintenant accrocher les tableaux. Entendez-nous : il s'agit
des tableaux de l'école nouvelle. Quant aux anciens, on
peut les brûler. Il faut que les galeries soient une histoire
du travail, qu'elles représentent les productions, les
industries, les ouvriers des différentes contrées.
"On se morfond chez eux, s'écrie Courbet en
s'adressant à un administrateur, quand on pourrait
s'y instruire, quand il vous suffirait de cacher sous de bons
tableaux ces grandes murailles nues et désolées
pour enseigner au peuple l'histoire vraie, en lui montrant de
la vraie peinture." Je veux apporter ma petite pierre
à l'édifice. Courbet n'a peut-être pas encore
songé que les Halles centrales offrent un développement
de murs admirable et que la bonne peinture serait là au
frais. Allons, à l'uvre, artistes de l'avenir !
Peignez les différentes pêches, les mille espèces
de poissons, racontez-nous les jours d'orage et les jours de
calme de la grande mer. Nos bonnes et nos femmes, en allant au
marché, ont besoin de voir un peu de vraie peinture !
Le Camp des bourgeois, illustré par Gustave Courbet L'Evénement
illustré, le 5 mai 1868 |
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En 1875, Zola récapitule l'histoire de l'art de
son temps et déplore que Courbet, fourvoyé à
ses yeux dans l'aventure de la Commune, se soit coupé
de son public. Reste que le peintre est pour lui l'un des rares
talents originaux du XIX° siècle qui aient amorcé
une véritable révolution dans le "tableau
de figures", une révolution qui continue avec
Manet mais attend encore le peintre de génie qui s'imposera
en maître :
Tous les maîtres de notre
époque sont morts. Voici déjà des années
qu'Ingres* et Delacroix* ont laissé l'art en deuil. On les regrette
toujours, car il n'y a personne pour les remplacer. Pour Courbet,
qui a eu la bêtise impardonnable de se compromettre dans
une révolte où il n'avait aucune raison de se fourrer,
c'est comme s'il n'existait pas, il vit quelque part en Suisse.
Voici trois ans déjà qu'il ne donne rien de neuf.
Théodore
Rousseau, Millet, Corot,
les coryphées du paysage, se sont suivis coup sur coup
dans la tombe. En quelques années, notre école
moderne a été comme décapitée. Aujourd'hui,
les élèves seuls demeurent. [...]
L'enfantement continu auquel nous
assistons, s'il met au jour bien des oeuvres avortées,
n'en est pas moins une preuve de puissance. Il est beau de voir
parmi nos désastres et nos bousculades politiques, une
telle vitalité dans notre production artistique. J'ajoute
que l'anarchie de l'art, à notre époque, ne me
paraît pas une agonie, mais plutôt une naissance.
Nos artistes sont, non pas des vieillards qui radotent, mais
des nourrissons qui balbutient. Ils cherchent, même d'une
façon inconsciente, le mot nouveau, la formule nouvelle
qui aidera à dégager la beauté particulière
de notre société. Les paysagistes ont marché
en avant, comme cela devait être ; ils sont en contact
direct avec la nature ; ils ont pu imposer à la foule
des arbres vrais, après une bataille d'une vingtaine d'années,
ce qui est une misère lorsqu'on songe aux lenteurs de
l'esprit humain. Maintenant, il reste à opérer
une révolution semblable dans les autres domaines de la
peinture. Mais là, c'est à peine si la lutte s'engage.
Delacroix* et Courbet ont porté les premiers coups,
Manet continue leur uvre, mais la victoire,
il faut l'avouer, n'est pas à prévoir dans un proche
avenir. Il faudrait un peintre de génie dont la poigne
soit assez forte pour imposer la réalité. Le génie
seul est souverain en art.
Une Exposition de
tableaux à Paris -Lettres de Paris, juin
1875 |
|
Hélas ! avec quelle
joie ardente je me livrerais à l'enthousiasme pour quelque
maître ! Mais je ne puis qu'évoquer les grandes
ombres de Delacroix et d'Ingres, ces génies obstinés, disparus
du monde sans avoir trahi leurs dons. Ces géants n'ont
pas laissé d'héritiers, et nous attendons toujours
les génies de l'avenir. Courbet, vieilli, chassé
comme un lépreux, s'en va déjà à
leur suite dans l'histoire. Lui aussi appartient dès aujourd'hui
aux morts, aux artistes dont les tableaux seront éternels
par leur force et leur vérité. Parmi les vivants,
à peine un ou deux s'efforcent de se hausser au rang des
créateurs.
Deux Expositions d'art
au mois de Mai - Lettres de Paris,
juin 1876
[...] avant de parler des vivants,
je vais évoquer le souvenir des dons magnifiques de ceux
qui ont disparu dans ces dernières années et dont
les oeuvres sont exposées au Champ-de-Mars.
Je m'occuperai tout d'abord de Courbet. J'ai dit que jusqu'ici
il y a eu trois grands talents dans l'école française
du XIXe siècle : Eugène
Delacroix, Ingres et Courbet,
et que ce dernier était aussi grand que les deux premiers.
Les trois ensemble ont révolutionné notre art :
Ingres accoupla la formule moderne à l'ancienne tradition
; Delacroix symbolisa la débauche des passions, la névrose
romantique de 1830 ; Courbet exprima l'aspiration au vrai - c'est
l'artiste acharné au travail, asseyant sur une base solide
la nouvelle formule de l'école naturaliste. Nous n'avons
pas de peintre plus honnête, plus sain, plus français.
Il a fait sienne la large brosse des artistes de la Renaissance,
et s'en est servi uniquement pour dépeindre notre société
contemporaine.
Remarquez qu'il est dans la ligne de la tradition authentique.
Tout comme le travailleur de talent qu'était Véronèse
ne peignait que les grands de son époque - même
quand il lui fallait représenter des sujets religieux
-(1), de même le travailleur de talent
qu'était Courbet prenait ses modèles dans la vie
quotidienne qui l'entourait. C'est autre chose que ces artistes
qui, voulant être fidèles aux traditions, copient
l'architecture et les costumes des artistes italiens du XVIe
siècle(3).
Au Champ-de-Mars il n'y a qu'une toile de Courbet : La
Vague ,
et même ce tableau n'y figure que parce qu'il appartient
au musée du Luxembourg, et dès lors l'Administration
des beaux-arts a bien été obligée de l'accepter.
Et c'est cette toile unique que nous montrons à l'Europe,
alors que Gérome
dans la salle voisine ne compte pas
moins de dix tableaux et que Bouguereau va même
jusqu'à douze. Voilà qui est honteux. Il aurait
fallu assigner à Courbet à l'Exposition universelle
de 1878 toute une salle, comme on l'a fait pour Delacroix et Ingres
à l'Exposition de 1855.
Mais on sait bien de quoi il retourne, Courbet avait participé
à la Commune de 1871. Les sept dernières années
de sa vie ont été de ce fait un long martyre. On
commença par le jeter en prison. Ensuite, à sa
sortie de prison, il faillit mourir d'une maladie qu'avait aggravée
le manque d'exercice. Après, accusé d'avoir été
complice du renversement de la colonne Vendôme, il fut
condamné à payer les frais de la reconstruction
de ce monument. On lui réclamait quelque chose dans la
région de trois cents et quelques mille francs.
Les huissiers furent lancés à ses trousses et on
opéra la saisie de ses tableaux, il fut obligé
de vivre en proscrit et mourut à l'étranger l'an
dernier, exilé de la France dont il aura été
l'une des gloires. Imaginez un gouvernement qui fasse saisir
les toiles de cet artiste pour solder les comptes de la restauration
de la colonne Vendôme ! Je comprendrais mieux s'il les
avait fait saisir pour les exposer au Champ-de-Mars. Cela aurait
été plus à l'honneur de la France.
Du reste, on a toujours traité Courbet en paria. En 1867,
quand la médiocrité académique de Cabanel
s'étalait déjà devant les étrangers
accourus de toutes parts, Courbet a dû organiser une exposition
particulière pour montrer ses oeuvres au public. Il n'est
plus parmi les vivants. On se doute pourquoi cette suprême
humiliation, la plus grave de toutes, lui a été
infligée, d'exposer au Champ-de-Mars son tableau La
Vague .
La place étroite qu'on a cédée à
l'artiste est ironique au plus haut point et inconvenante. Qu'on
enlève La Vague, car elle donne à réfléchir
à tous les artistes magnanimes et indépendants
qui s'arrêtent devant elle. Ils douteront du grand disparu,
qu'on essaie d'enterrer sous une poignée de terre.
La Vague fut exposée au Salon de 1870. Ne vous
attendez pas a quelque oeuvre symbolique, dans le goût
de Cabanel ou
de Baudry : quelque femme nue, à la chair nacrée
comme une conque, se baignant dans une mer d'agate. Courbet a
tout simplement peint une vague, une vraie vague déferlant
sans se laisser décourager, sans se soucier des rires
qui accueillaient ses toiles, du dédain ironique des amateurs.
On le raillait, on l'appelait le peintre nébuleux, on
feignait de ne pas comprendre dans quel sens il fallait prendre
ses tableaux. Puis un beau jour on s'avisa que ces prétendues
esquisses se distinguaient par un métier des plus délicats,
qu'il y avait beaucoup d'air dans ses tableaux ; qu'ils rendaient
la nature dans toute sa vérité. Et les clients
affluèrent dans l'atelier de l'artiste ; ils l'ont tellement
surchargé de travail vers la fin qu'il lui a fallu en
partie donner de l'ouvrage bâclé. Je ne connais
pas d'exemple plus frappant de la peur que ressent le public
devant tout talent neuf et original, et du triomphe inévitable
de ce talent original pour peu qu'il poursuive obstinément
ses buts.
Lettres de Paris - L'Ecole française de peinture à
l'Exposition de 1878 |