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Jongkind exposait deux toiles au Salon de 1872, Entrée du port de Dordrecht (Hollande) et Effet de lune. Zola, qui reconnaît dans l'oeuvre du peintre son propre amour du Paris moderne, lui consacre une étude complète dans Les Lettres de Paris, en janvier 1872 :
Notre excellent collaborateur et ami
Eugène Montrosier veut bien pour un jour me céder,
dans ce journal, sa place de critique d'art. Les lecteurs y perdent,
certainement. Mais j'aurai satisfait une envie furieuse de dire
tout le bien que je pense d'un artiste auquel j'ai rendu dernièrement
visite. Nos paysagistes ont depuis longtemps rompu franchement
avec la tradition. Il était réservé à
notre âge, épris d'une tendre sympathie pour la nature,
d'enfanter tout un peuple de peintres courant la campagne en amants
des rivières blanches et des vertes allées, s'intéressant
au moindre bout d'horizon, peignant les brins d'herbe en frères
recueillis. Le paysage classique est mort, tué par la vérité.
Nous avons, dans ce genre, accepté le naturalisme sans
grande lutte, parce que près d'un siècle de littérature
et de goûts personnels nous avait préparés
à cette évolution artistique. Bientôt, j'en
ai la conviction, nous admettrons les vérités du
corps humain, les tableaux de figure pris dans la réalité
exacte, comme nous avons admis les vérités de la
campagne, les paysages contenant de vraies maisons et de vrais
arbres.
L'heure n'en est encore qu'aux tendresses de la nature. Nous promenons
dans les champs notre système nerveux détraqué,
impressionné par le moindre souffle d'air, nous perdant
dans le rose d'un coin de ciel, dans le bleu des petits flots
d'un lac. La campagne, les villes vivent pour nous, d'une vie
poignante et fraternelle, et c'est pour cela que la vue d'un bout
de rue, d'une haie d'églantiers, d'une simple tache de
mousse nous émeut souvent jusqu'aux larmes. Parmi les naturalistes
qui ont su parler de la nature en une langue vivante et originale,
une des plus curieuses figures est certainement le peintre Jongkind.
Il est connu, célèbre même, mais l'exquis
de son talent, la fleur de sa personnalité, ne dépasse
pas le cercle étroit de ses admirateurs.
Je ne connais pas d'individualité plus intéressante.
Il est artiste jusqu'aux moelles. Il a une façon si originale
de rendre la nation humide et vaguement souriante du Nord, que
ses toiles parlent une langue particulière, langue de naïveté
et de douceur. Il aime d'un amour fervent les horizons hollandais,
pleins d'un charme mélancolique ; il aime la grande mer,
les eaux blafardes des temps gris et les eaux gaies et miroitantes
des jours de soleil. Il est fils de cet âge qui s'intéresse
à la tache claire ou sombre d'une barque, aux mille petites
existences des herbes.
Son métier de peintre est tout aussi singulier que sa façon
de voir. Il a des largeurs étonnantes, des simplifications
suprêmes. On dirait des ébauches jetées en
quelques heures, par crainte de laisser échapper l'impression
première. La vérité est que l'artiste travaille
longuement ses toiles, pour arriver à cette extrême
simplicité et à cette finesse inouïe ; tout
se passe dans son oeil, dans sa main. Il voit un paysage d'un
coup dans la réalité de son ensemble, et le traduit
à sa façon, en en conservant la vérité,
et en lui communiquant l'émotion profonde qu'il a ressentie.
C'est ce qui fait que ses paysages vivent sur la toile, non plus
seulement comme ils vivent dans la nature, mais comme ils ont
vécu pendant quelques heures dans une personnalité
rare et exquise.
J'ai visité son atelier dernièrement. Tout le monde
connaît ses marines, ses vues de Hollande. Mais il est d'autres
toiles qui m'ont ravi, qui ont flatté en moi un goût
particulier. Je veux parler des quelques coins de Paris qu'il
a peints dans ces dernières années.
J'aime d'amour les horizons de la grande cité. Selon moi,
il y a là toute une mine féconde, tout un art moderne
à créer. Les boulevards grouillent au soleil ; les
squares étalent leurs verdures et leur petit monde d'enfants
; les quais allongent leurs berges pittoresques, la bande moirée
de la Seine dont l'eau verdâtre est tachée du noir
de suie des chalands ; les carrefours dressent leurs hautes maisons,
avec les notes joyeuses des tentes, la vie changeante des fenêtres.
Et, selon qu'un rayon de soleil égaie Paris, ou qu'un ciel
sombre le fasse rêver, la ville a des émotions diverses,
devient un poème de joie ou de mélancolie.
Ah ! qu'ils ont tort, ceux qui vont chercher l'art à des
centaines de lieues ! L'art est là, tout autour de nous,
un art vivant, inconnu. Je sais certaines échappées,
dans Paris, qui me touchent plus profondément que les grandes
Alpes et les flots bleus de Naples. Les pierres des maisons me
parlent ; il passe dans le brouillard des rues une voix amie ;
à chaque trottoir, un nouveau tableau se déroule.
Paris a tous les sourires et toutes les larmes. Cet amour profond
du Paris moderne, je l'ai retrouvé dans Jongkind, je n'ose
pas dire avec quelle joie. Il a compris que Paris reste pittoresque
jusque dans ses décombres, et il a peint l'église
Saint-Médard, avec le coin du nouveau boulevard qu'on ouvrait
alors. C'est une perle, une page d'histoire anecdotique. Tout
un quartier, le quartier Mouffetard, est là, avec ses petites
boutiques si curieuses de couleur, son pavé gras, ses murs
blafards, son peuple de femmes et de passants. Au milieu de la
place, un prêtre retient son chapeau qu'un coup de vent
menace d'enlever ; la soutane vole, le noir de cette jupe, dans
cet horizon gris, met une note si vraie et si singulière
qu'un sourire monte aux lèvres. Cette oeuvre me va au coeur.
Le grand ciel nuageux a l'odeur des pluies de Paris. J'y respire
la vie de nos jours, je me rappelle des après-midi attristés,
de longues courses que j'ai faites à travers la ville,
toute mon existence de Parisien.
L'artiste a évoqué l'âge présent avec
une émotion fidèle, et je suis reconnaissant de
cette vie qu'il me fait revivre. J'ai vu chez Jongkind d'autres
vues de Paris que je ne puis qu'énumérer.
Une petite toile représentant le boulevard de la Santé
; dans le fond la fameuse Butte aux Cailles ; métier très
large et très vigoureux.
Une vue de Charenton prise de l'île, le ciel d'une pâleur
douce, monte largement de l'horizon, comme une bouffée
d'air pur. Une étude du Pont-Neuf ; au fond, la Cité
; des chevaux se baignent dans l'abreuvoir, au pied de l'escalier
du quai ; on devine Paris bourdonnant au-dessus de cette rivière
tranquille.
Je ne puis parler à cette place des nombreux dessins et
aquarelles dont Jongkind a pris le sujet dans nos rues. Je citerai
parmi les plus remarquables une vue de la rue de l'École-de-Médecine
et une vue de la porte de Vanves. Je n'ai qu'un désir,
celui de voir l'artiste continuer à peindre ces horizons
chers à mes tendances vers un art tout moderne.
Un peintre de cette conscience et de cette originalité
est un maître, non pas un maître aux allures superbes
et colossales, mais un maître intime qui pénètre
avec une rare souplesse dans la vie multiple des choses.
En finissant, je veux dire un mot d'un autre artiste, d'un sculpteur
dont la critique a remarqué, aux derniers Salons, les oeuvres
tourmentées et hardies. M. Philippe Solari a fait un buste
de Jongkind qui est exposé rue de Richelieu. C'est un buste
demi-nature, d'une grande science et d'une vérité
étonnante. L'artiste a, comme son modèle, le don
de la vie, la flamme qui crée. A sa première statue,
il sera classé.
Je crois qu'il n'existe pas d'autre portrait de Jongkind. Les
admirateurs du peintre pourront se procurer une épreuve
de l'oeuvre. Plus tard, ce portrait deviendra une véritable
rareté artistique.
JONGKIND - La Cloche, le 24 janvier 1872
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