|
CARLES (Patricia) et DESGRANGES (Béatrice), Le Musée imaginaire d’Emile Zola, CD-ROM, Editions Pages Jaunes, 2000. |
|
En homme de son temps, Emile Zola s'était intéressé aux techniques nouvelles qui annonçaient des lendemains féconds (l'invention de la photographie, de l'électricité, du moteur à explosion) ainsi qu'aux machines qui le fascinaient : le chemin de fer, l'automobile, la bicyclette qui, montée sur ses pneus, faisait fureur. Il était donc légitime que certains de ses exégètes se risquent à faire franchir à l'oeuvre de l'écrivain le cap du XXIe siècle à la pointe de la technologie. Le pari a été tenu puisqu'un CD-ROM a été écrit et conçu par Patricia Carles et Béatrice Desgranges. Le Musée Imaginaire d'Emile Zola est paru en décembre 2000 aux Editions Pages Jaunes, ex éditions ODA, auxquelles on doit les premiers vidéo-disques Louvre, Orsay, Picasso, Rodin et de nombreux CD-ROM culturels sur la peinture flamande, la mythologie gréco-romaine, Man Ray, la peinture italienne, la peinture française et enfin le site pédagogique [Louvre.edu] où l'on peut consulter, sur abonnement, toutes les collections du Louvre à travers des milliers d'images, d'animations et de textes. Les auteurs ont choisi la meilleure façon de nous faire entrer dans l'univers artistique de l'époque, en présentant la célèbre toile du portrait de Zola peint par Manet (1868). D'emblée, le CD-ROM trouve son fil directeur puisque ce tableau est emblématique de l'alliance de la peinture et de l'écriture. Il justifie à lui seul le passionnant parcours iconographique auquel nous convient Patricia Carles et Béatrice Desgranges qui montrent les rapports étroits que maints passages des Rougon-Macquart entretiennent avec la peinture. Ce que Zola aurait lui-même reconnu : « Dans tous mes livres, [...] j'ai été en contact et échange avec les peintres [...] Les peintres m'ont aidé à peindre d'une manière neuve, 'littérairement'. » Le portrait s'affiche d'abord entièrement à l'écran, sur la partie gauche, puis un découpage en gros plans s'attache à illustrer certains points du commentaire : l'Histoire des peintres de Charles Blanc que l'écrivain tient sur les genoux, l'encrier, le visage de Zola à trente ans, la brochure de défense d'Edouard Manet qui, avec sa couverture bleue, se détache d'autres ouvrages disposés en éventail – ceux que Zola a déjà écrits (contes, romans, recueils de critiques d'art) et qui préfigurent son oeuvre plurielle. D'un point de vue pédagogique (ce CD-ROM s'adresse en effet à tous les publics : élèves, étudiants, universitaires, amateurs d'art) et pour fixer l'attention, des bribes de commentaire et des mots clés (« hommage », « rébus », « contre le zèle imbécile de l'école », « la tradition », titres d'oeuvres...) se surimpriment sur la partie droite de l'écran réservée à l'analyse du tableau. Ces formules repères facilitent le va-et-vient entre le texte et l'image. Une intervention vidéo d'Henri Mitterand donne une note vivante au travail : cette prise de parole rend immédiatement accessible au public virtuel les différentes facettes de l'écrivain. Sept séquences, tout en développant différents aspects, contribuent à élargir, voire à renouveler l'image que nous avons de l'écrivain, dont on ne retient généralement que la somme des Rougon-Macquart. On découvre grâce à cette intervention un Zola éclectique (journaliste, dramaturge, politique, critique d'art), un professionnel de l'écriture (il écrivait journellement un ou deux articles) et de la peinture (il connaît bien la vie des ateliers et les techniques employées), un visionnaire en art qui, pour peu qu'on ose le comparer à Baudelaire, n'a toujours pas la reconnaissance qu'il mérite, enfin un Zola plus humain, marqué par sa rupture avec Cézanne. Pour le public, le panorama est à la fois clair et complet. Ensuite, le corpus proprement dit se divise en deux grandes parties : « Zola journaliste » et « Zola écrivain ». « Zola journaliste » propose, sous forme d'animations flash, de larges extraits des Salons et autres Ecrits sur l'art. Sont convoqués, de façon alphabétique, Bastien-Lepage, Bazille, Béliard, Bonnat, Bonvin, Boudin, Bouguereau, Breton, Cabanel, Caillebotte, Carpeaux, Cézanne, Clairin, Corot, Courbet, Couture, Degas, Daubigny, Guillemet, Le Japonisme, Jongkind, Manet, Meissonier, Millet, Monet, Neuville, Pissarro, Puvis de Chavannes, Renoir, Rpusseau, Sisley. Cette sélection prend en compte de manière équitable les peintres académiques et les nouveaux talents, équilibre difficile à réaliser lorsqu'on sait le peu de place que Zola consacre aux impressionnistes dans ses textes critiques, dans la mesure où il était chargé des comptes rendus des expositions officielles. Le texte de Zola, dit par un comédien, présente un seul tableau vu en image fixe. Des mots clés apparaissent progressivement à l'écran sous le tableau. Dans « Zola écrivain », quinze romans sont étudiés : L'Assommoir, La Terre, La Curée, La Débâcle, La Faute de l'abbé Mouret, Le Ventre de Paris, Thérèse Raquin, L'Oeuvre, La Fortune des Rougon, Le Rêve, Son Excellence Eugène Rougon, Nana, Une Page d'amour, Germinal, La Bête humaine. L'ordre dans lequel ils sont présentés ne répond à aucun souci chronologique mais plutôt aux contraintes informatiques de justification de la page ; quant aux oeuvres « oubliées », les auteurs ont à la fois manqué de temps, d'images et de matière. Pour chaque roman étudié, une introduction poursuivie sur plusieurs pages (il suffit d'effleurer les chiffres 1, 2, 3, 4, 5 pour changer de page) donne un aperçu général de l'oeuvre et de ses sources iconographiques. Un résumé permet de se remémorer l'intrigue et le nom des personnages. Les extraits sont rassemblés par thèmes. Pour chaque extrait, l'écran est divisé en deux zones horizontales : en bas, un court passage du texte de Zola dans lequel des morceaux de texte ont été sélectionnés. Lorsque la souris passe en surbrillance sur ces morceaux, un tableau ou des éléments de ce tableau apparaissent dans la partie supérieure de l'écran. Un système de balises, commentaire et animation, parcourant l'extrait, permet de déclencher, au gré du lecteur, soit une animation flash, soit le commentaire écrit des auteurs. Le maniement en est extrêmement simple. Les animations, au nombre de 154, et les images, au nombre de 355, offrent des dizaines de manipulations et de combinaisons possibles : la lecture peut s'en tenir à un extrait de roman, offrir plusieurs extraits dits par un comédien, aborder un thème particulier en fonction du roman étudié ou plus largement à partir de plusieurs oeuvres. Par ailleurs, un index des thèmes, des peintres, des animations permet une lecture globale, c'est-à-dire sur l'ensemble des romans traités. Par exemple, pour obtenir une vision complète sur le Japonisme – sujet de prédilection de Patricia Carles et Béatrices Desgranges – on enchaînera les thèmes suivants, déclinés sous la forme alphabétique : Caricature (La), Grotesques dans l'art japonais (Le), Mode du Soleil Levant (La), Naturalisme à la japonaise (Le), Paysages japonais (Les). Cependant, l'intérêt étant de se concocter son programme personnel, on choisira avec méthode ou en toute liberté son mode de découverte. Le tour de force de ce CD-ROM qui fait défiler des images d'une qualité exceptionnelle pour notre grand plaisir est de convoquer quantité de détails qu'il serait difficile de montrer dans un livre. Il donne à voir, aiguise le regard, l'éduque même. Prenons pour exemple l'excellente étude de L'Assommoir où le texte colle parfaitement à l'image. On n'en finit pas de s'émerveiller devant la parenté que la description de la blanchisserie de Gervaise (chap. 5) forme avec la série des Repasseuses (1869) de Degas, devant le point de vue adopté par Gervaise sur le pont du chemin de fer (chap. 12) identique à celui de l'ouvrier contemplant dans le lointain la fumée blanche d'une locomotive du haut du Pont de l'Europe (1876) de Gustave Caillebotte, devant le rapprochement établi entre la toile intitulé La Prune (1878) d'Edouard Manet et celle que Coupeau offre à Gervaise. Les auteurs en appellent même à la Manga d'Hokusaï pour expliquer le travail d'écriture que Zola mène sur les postures du corps lors de la scène de bataille mémorable qui a lieu au lavoir entre Virginie et Gervaise. Quant à La Chanson du Chien (1877) de Degas, elle sert au mieux le portrait de Mme Lerat (chap. 3 et 7), même si les puristes ne manquent pas de remarquer l'erreur commise par le rédacteur chargé de formater le texte avant enregistrement sur « les longs effilés de Mme Lerat » (auxquels on a rajouté, histoire de dépoussiérer la langue de Zola, le mot « bras »). La démonstration est brillante, convaincante, colorée, variée dans l'approche des peintres : ceux que Zola rejette (Bouguereau, Gérôme, Cabanel), ceux auxquels il rend hommage (les Hollandais, les Vénitiens) et ceux auxquels il croit (les impressionnistes). La visite au Louvre (chap. 3) est le point culminant de cette étude, le musée n'étant plus du tout imaginaire mais nous offrant une véritable visite guidée des chefs-d'oeuvre ; ce qui est alors frappant, c'est le sérieux des sujets peints détonant avec l'ironie du texte zolien bien rendue par la diction du comédien. Une dernière approche consacrée à l'influence extrême-orientale – le fonds documentaire est d'une très grande richesse – renouvelle à la fois l'esthétique du temps et la création zolienne. Ce que l'on retiendra de ce superbe CD-ROM, ce sont les centaines de tableaux que l'on peut consulter, admirer, analyser, et qui sont parfaits à l'écran. En cliquant sur « Recherche », puis « Peintres », on peut ainsi voir défiler toutes les vignettes de tableaux qui composent l'intégralité du CD-ROM et par un autre clic immobiliser une toile en particulier. Le Musée Imaginaire d'Emile Zola représente cinq années de recherches documentaires et d'efforts d'ingéniosité pour substituer aux tableaux n'ayant pas obtenu le droit de reproduction d'autres toiles évocatrices : pourquoi l'utilisation de la toile de Degas, Aux Ambassadeurs, a-t-elle été refusée par un musée de Lyon alors qu'elle est reproduite dans plusieurs livres ? de même pour Les Gras et les Maigres de Brueghel, qui se trouve en Hollande... Souhaitons qu’un tel travail fasse des émules de l'art, et que, « les yeux emplis [des motifs] des cadres, [...] regardant passer les images », on s'arrête, une heure devant chacune, pour en saisir toutes les subtilités [1]… Claire MEYRAT-VOL [1] On peut se procurer ce CD-ROM en s’adressant à « Pages Jaunes Éditions », 7 avenue de la Cristallerie, 92317 Sèvres Cedex. Tél. : 01 46 23 34 52 [prix conseillé 249 F]. |