ZOLA (Émile), Lettres à Jeanne Rozerot, 1892-1902, édition établie, présentée et annotée par Brigitte Émile-Zola et Alain Pagès, Paris, Gallimard, 2004, 390 p

 

Ne revenons pas sur le débat qui s’est institué chez les Amis de Zola : fallait-il ou non publier ces lettres ?  Le respect absolu de la vie privée l’emporte chez les uns, le souci de tout connaître d’un homme exceptionnel, pour pouvoir mieux comprendre sa personnalité et son oeuvre, chez les autres. Elles sont là, c’est tout. L’obligation des chercheurs et maintenant de les étudier pour les faire servir à une meilleure connaissance biographique et pour les mettre en relations avec le reste, immense, des textes issus de la plume de l’écrivain.  Et, bien entendu, avec un respect infini des deux acteurs du roman d’amour ici révélé.

À la question évoquée plus haut, Brigitte Émile-Zola a répondu par l’affirmative. Elle a obéi ainsi à un double devoir de mémoire. D’un côté, elle respecte l’interdit à terme de son grand-père, le docteur Jacques-Émile Zola, le fils de l’écrivain, qui lui avait dit : « Pas avant le prochain siècle ».  De l’autre, elle brise les reins de la grossièreté salace dans laquelle se sont vautrés quelques-uns des commentateurs de l’épisode – comme on l’a encore vu lors du centenaire de la mort de Zola. Elle s’est associée avec Alain Pagès, parfait connaisseur de cette décennie 1892-1902, explorateur perspicace des dernières années de la vie de Zola, et homme de tact et d’élégance intellectuelle, pour éditer, introduire et annoter ces lettres. Le résultat est attachant, sur les deux plans : les textes, et les informations qu’apporte leur escorte.

Les lettres se regroupent en plusieurs séries discontinues, parce que Zola les écrit pendant les périodes où il est éloigné de Jeanne : vacances d’été, voyages dans le Midi, en Angleterre ou en Italie, exil à Londres en 1898-1899. Il écrit alors à Jeanne au moins deux fois par semaine, et parfois tous les jours. Et Jeanne lui répond, poste restante, dans des lettres qui ne seront jamais retrouvées. Nous ne pouvons donc écouter qu’une voix, du moins directement : on perçoit parfois, dans les lettres de Zola, un écho de la voix de Jeanne.

On ne saurait esquisser une moue de déception devant le contenu et le ton de ce qui reste donc une sorte de monologue. Sur le fond, Zola évoque des circonstances de sa vie qui sont utiles autant à l’historien des crises politiques qu’au biographe et à l’historien des Trois Villes et des Quatre Evangiles : l’atmosphère de Médan pendant les mois de la clandestinité sentimentale puis de la crise conjugale, les difficultés de la communication avec la jeune femme qu’il aime d’un amour total, les rencontres qu’on lui ménage à Lourdes, à Londres et à Rome, les tractations diverses qui accompagnent son exil. Plus encore, la tendresse éperdue et mélancolique dont il entoure Jeanne et leurs deux enfants. « Tu es la mère de mes enfants et c’est pourquoi tu m’es sacrée » (31 décembre 1892).

Pourrait-on s’étonner de ce ton un peu « jeanjean », selon le mot de Zola lui-même à propos d’Une page d’amour ? Certes, l’abandon et la rêverie sensuelle, dont on saisit tout de même une fois ou l’autre l’expression – et que les photographies prises de Jeanne par Zola dans leur intimité, traduisent plus directement – se perdent dans le non-dit. La réserve de Zola est quasi-totale sur leur désir et leur plaisir. Mais on ne peut en déduire que cet homme de quarante-huit ans n’a pas cédé à une attraction charnelle lors de ses premiers regards sur la jolie jeune femme que le hasard venait de placer sur son chemin. Ou que le désir s’est estompé après la révélation de sa propre fécondité. Ecoutons cette poignante plainte amoureuse :  « Je baise tes beaux yeux de si loin, hélas ! que je ne baise qu’une ombre » (juillet 1898). Orphée se retournant sur Eurydice perdue. N’exagérons rien.  Mais l’amour est bien là, intact jusqu’à la mort.

Zola donne cependant à sa passion deux échappatoires : l’une, directe, mais codée, lorsqu’il s’adresse à sa « Jeanne adorée », tantôt comme à une véritable épouse, tantôt comme à la plus grande de ses deux « filles » ; l’autre, indirecte, mais brûlante, par le truchement des couples de fiction qu’il imagine dans Le Docteur Pascal, Les Trois Villes et les Quatre Evangiles : Clotilde et Pascal, Benedetta et Dario, Marianne et Marc. Autant de miroirs de leur lien.

On pourra gloser à l’infini sur cette correspondance : trop réservée, ou trop paternaliste, voire trop égocentrique pour les uns, trop double jeu pour les autres. Sans doute ne semble-t-elle rien montrer de ce que l’on attendrait, et qui serait un accent d’intime et totale complicité, par delà les recommandations matérielles ou éducatives. Sans doute repose-t-elle sur un complexe amalgame de retenues : auto-censure, remords, ruse avec soi-même et avec une situation indicible et inécoutable au regard des interdits affichés, protection contre le drame toujours latent…  Mais elle dit au moins, en plus du contrepoint qu’elle offre à l’oeuvre romanesque, la respectueuse adoration que porte son auteur depuis toujours et pour toujours, à la jeune femme qui s’est donnée à lui un soir de l’hiver 1988.  C’était si rare dans le cercle cynique de ses confrères !…

Restent encore des mystères, dont pâtit la figure de Jeanne, demeurant inconnue malgré l’abondance de ses images photographiques, et qui rendent impossible – pour le moment, mais peut-être bien pour toujours – , une totale connaissance de l’aventure vécue par Zola et la mère de ses deux enfants. Le premier est la disparition des lettres ou billets des trois premières années, depuis le coup de foudre de 1888 jusqu’aux drames conjugaux qui éclatèrent à plusieurs reprises de 1891 à 1893. Alexandrine, apparemment, les avait découverts et détruits, avant de se résoudre à l’irréversible. Mais dans quelles circonstances ?  Jusqu’à la publication de ce livre, on rapprochait cette destruction de l’irruption furieuse d’Alexandrine Zola chez Jeanne Rozerot, en novembre 1891 : mais les lettres de Zola manquent jusqu’au milieu de 1892. Alain Pagès et Brigitte Émile-Zola émettent l’hypothèse qu’Alexandrine, profitant du séjour d’été de Jeanne et des enfants à Cheverchemont (à portée de longue-vue de Médan…), s’est introduite de nouveau dans l’appartement de Jeanne, rue Saint-Lazare, et s’y est emparée des lettres de son mari, puis les a brûlées, comme Félicité Rougon fera des archives manuscrites de son fils le docteur Pascal, dans le roman que Zola est  alors en train d’écrire… Ce qui s’en est allé alors en fumée, ce sont sans doute les plus belles lettres d’amour de l’écrivain à sa bien-aimée.

Plus mystérieux encore, et tout aussi dommageable, est le silence de Jeanne. Toutes ses lettres ont disparu. On sait que Zola, par prudence, les lui renvoyait immédiatement après les avoir lues. On imagine tout un roman : les lettres de jeanne arrivant par des voies détournées (Céard, ou Alexis, tous les deux dans le secret), lues en cachette, l’oreille tendue vers le couloir ou l’escalier, cachées sous une pile de manuscrits, remises à la poste le lendemain sous le prétexte d’une course, ou d’une promenade à bicyclette… Toujours est-il qu’elles se sont évanouies. Brûlées, elles aussi, ou perdues ? Jeanne a tout conservé des lettres, billets et cartes de Zola. Pourquoi a-t-elle , aurait-t-elle détruit les siennes ? Par pudeur ? Par peur de révéler ses maladresses de rédaction ou d’orthographe ? Par sacrifice posthume et absolu à l’homme qui l’avait tant aimée ? Quelques années après la mort de Zola en 1902, et en tout cas avant sa propre disparition survenue en 1914, elle a remis à  leur fils Jacques Émile-Zola, les lettres qu’elle avait reçues de son père. Les siennes propres existaient-elles encore à ce moment-là ? Nulle réponse.

Mise à part la mort des protagonistes, c’est peut-être l’aspect le plus triste de l’histoire qu’ils ont vécue : ce silence et cette absence de Jeanne, cette ignorance dans laquelle elle a laissé la postérité – volontairement – ? – sur son propre profil sentimental, amoureux, maternel, sur la manière dont elle a ressenti son privilège, les satisfactions et les servitudes qui lui étaient associées. Comme on aimerait la mieux connaître, la suivre, même fragmentairement, dans l’humble et pourtant extraordinaire destinée qui a été la sienne, et dont les auteurs évoquent les préludes : celle d’une figure féminine, qui, venue de l’anonymat provincial et populaire, entrée par hasard dans la vie du plus grand romancier de l’époque, a subitement incarné à ses yeux ses plus séduisantes héroïnes antérieures et nourri de son corps et de son âme toutes les héroïnes de l’oeuvre à venir.

                                                                          Henri MITTERAND


Sur les Lettres à Jeanne Rozerot, voir le  très bel article de Sophie Guermès, dans la Nouvelle Revue française, janvier 2005, pp. 282-293.