Zola à Médan, par Jean-Claude LE BLOND-ZOLA

Préface d’Henri MITTERAND

 

Médan est aujourd’hui un des hauts-lieux littéraires de l’Ile-de-France. Chaque année, le premier dimanche d’octobre, pour l’anniversaire de la mort d’Emile Zola, s’y déroule un " Pélerinage littéraire ". Depuis bientôt un siècle, on y a entendu toutes les voix qui ont compté dans la vie politique et culturelle de la France. Et à partir de 1998, centenaire de "  J’Accuse... ! ", la demeure d’Emile et Alexandrine Zola, successivement sauvée par l’Assistance publique, par la volonté ultime de François Mitterrand, et par la générosité de Pierre Bergé, devient pour le siècle à venir le Musée Emile Zola.

Le moment était venu de conter l’histoire de cette maison, qui a donné à une modeste localité des bords de Seine une notoriété universelle, mais sur laquelle on ne disposait que d’anecdotes éparses. Qui d’autre pouvait s’en faire mieux l’historien que Jean-Claude Le Blond-Zola ?

Cet ouvrage se distingue par deux qualités. L’une, le savoir ; l’autre, la passion. L’une, qui enseigne, l’autre, qui touche. Dans le meilleur des cas, les descendants de grands écrivains se rangent en deux catégories : ceux qui détiennent des documents et en confient l’exploitation à des chercheurs et à des biographes, faute de temps ou de métier ; et ceux qui, pour satisfaire à la piété familiale, racontent en personne, mais ne disposent pas de toutes les sources de connaissance étrangères à leurs collections. Jean-Claude Le Blond-Zola , lui, a travaillé sur les deux portées.

Sans l’immense admiration et l’immense amour qu’il porte à son grand-père, sans le culte qu’il a voué à l’image de sa grand-mère Jeanne Rozerot, sans l’affection qu’il a conservée pour Alexandrine Zola après l’avoir connue étant enfant, il n’aurait pas conçu le dessein de raconter ce que fut leur vie dans ce lieu, et la manière dont ils le marquèrent et dont ils en furent marqués. Mais sans sa connaissance des méthodes de l’investigation documentaire, attestée par beaucoup d’autres contributions, son propos aurait manqué de cette force qui résulte de l’insertion des faits authentiques dans le récit. Zola à Médan est un livre d’humaniste aux deux sens du terme : par le courant d’humanité qui le traverse, et qui vient du lien de sang, du lien charnel qui unit le narrateur aux personnages et aux lieux de l’histoire qu’il raconte, et par l’érudition précise qui porte au jour des données jusqu’ici inconnues du public.

La première partie du livre est sur ces deux points la plus exemplaire. Jean-Claude Le Blond-Zola a retrouvé dans ses archives familiales tous les documents concernant les acquisitions de terrains successives qui ont conduit les Zola, en quelques années, à constituer le domaine que nous connaissons à partir de la petite maison et du jardin exigu achetés en 1878. Il a retrouvé les dates et les conditions de l’extension progressive de la maison, de la construction des deux "tours" et du "pavillon Charpentier", de l’édification du chalet dans l’île (aujourd’hui disparu), de l’installation de la ferme, des travaux d’équipement intérieur, etc. C’est toute l’histoire matérielle de la demeure de Médan qui se trouve ici révélée et élucidée, année après année, pour la première fois.

Mais nulle sécheresse dans cette exploitation d’archives inédites, dans cette recherche de première main. Car l’ouvrage est écrit de telle sorte que le lecteur s’identifie à Zola, découvre par ses yeux la "cabane à lapins" originelle, imagine avec lui les transformations rêvées, se transforme avec lui en architecte, entre dans la logique de ses désirs et de ses moyens, calcule les dépenses et discute avec les artisans – tous des voisins médanais, dont Jean-Claude Le Blond-Zola a connu autrefois certains. Il y a quelque chose d’étonnant à suivre ainsi, dans son intimité de propriétaire, l’auteur de Germinal.

Il m’est apparu plus clairement, en lisant ces pages, que Zola n’a pas voulu faire de la maison de Médan une simple maison de campagne, une villégiature pour les fins de semaine ou les mois d’été. C’est une maison de travail, d’écriture, de création. Il y passera plus de la moitié de chaque année, et il y écrira la plupart de ses romans à partir de Nana – à l’écart des bruits de Paris. Il a besoin de ce retrait, de cette solitude, de ce silence – mis à part le grondement des trains qui passent au bout du parc et qu’il finit par ne plus entendre --, pour inventer, et pour composer. Voilà à quelle exigence, toute fonctionnelle en somme, ont répondu et sa volonté persévérante d’éloigner les limites extérieures du domaine, et le calcul des transformations architecturales, qui préservent à égalité l’espace du travail – le cabinet de travail au dernier étage de la tour, avec sa large vue sur le fleuve et la campagne --, l’espace de la vie de famille, et l’espace du loisir.

L’étude précise du lieu où a vécu et travaillé un grand écrivain n’est jamais indifférente. Au risque d’être pédant, je dirai que ce n’est pas seulement un habitat, mais aussi un habitus, une manière d’être, de se situer, qui est en prise directe, par mille relais, sur la songerie créatrice et sur l’écriture. Nous n’avons plus l’idée de ce qu’était Médan vers 1880, avec les routes blanches, les carrioles à chevaux, la vie entièrement rurale, l’île à peu près déserte au milieu du fleuve, la fumée et le halètement des locomotives à vapeur... Un paysage à la Sisley, ou à la Monet – sur le chemin de Bennecourt, Vétheuil, Giverny, les hauts lieux de l’impressionnisme. Zola l’avait senti et choisi comme tel, en accord parfait avec son oeil et sa plume. L’enquête de son petit-fils restitue à cet égard, par delà nos changements de civilisation, quelque chose d’essentiel pour la compréhension de sa sensibilité, de sa morale et de son art. C’est pourquoi les railleries sur les formes extérieures ou l’ameublement de la maison sont aveugles et mal venues : elles passent totalement à côté de cela seul qui compte, l’unité lentement constituée, avec le poids du temps, entre l’âme d’un artiste et le site, le gîte de son existence intime. Médan fait partie de la poétique et du génie zoliens – comme son propre corps, et comme sa propre histoire.

Médan fait aussi partie de notre histoire littéraire, artistique et politique. Jean-Claude Le Blond-Zola ne dessine pas seulement le profil d’un homme dans ses murs et sur ses terres ; il évoque avec lui quelques " passants considérables ", qui ont laissé un peu de leur présence momentanée dans la maison : Cézanne, d’abord, qui y a fait plusieurs séjours jusqu’en 1885 , et qui y a peint ; Maupassant , qui a baptisé Nana la barque servant à gagner l’île ; les auteurs des Soirées de Médan ; Edmond de Goncourt et Alphonse Daudet (qui ne sont venus qu’une fois...) ; et les fidèles des vingt dernières années, l’éditeur Georges Charpentier, le compositeur Alfred Bruneau, Paul Alexis et quelques autres. C’est là que Zola, bouleversé, a appris, un matin de mai 1880, la mort du " Vieux ", qu’il admirait entre tous : Gustave Flaubert. Comme on aimerait entendre l’écho de ce que se disaient tous ces hommes, entre les murs de la salle à manger ou de la salle de billard ! Jean-Claude Le Blond-Zola fait revivre les venues, les séjours, les dîners, les stations dans la quiétude du jardin, les départs, et aussi les ruptures. Huysmans et Céard, un jour, ne viendront plus. Les fractures de l’affaire Dreyfus ont fait leur oeuvre. Tout l’honneur est pour le maître de maison, qui fait de Médan un des points d’appui de la résistance à l’injustice et à la bêtise.

Zola intime, Zola au travail. Zola conseiller municipal, Zola photographe, Zola à bicyclette, Zola fermier... Zola contemplant rêveusement la si jolie lingère de l’été 88. Zola affrontant les souffrances et les fureurs de l’épouse, jusqu’aux temps de l’apaisement et des nouveaux combats communs. Médan de l’insouciance et Médan du silence et du désarroi. Et bientôt Médan du deuil irrémédiable. Jean-Claude Le Blond-Zola ne dissimule aucune image, aucune nuance. Tout s’équilibre et prend relief sous sa plume, les moments du drame comme ceux du bonheur. A chacun il rend justice, sans détachement, bien au contraire, mais avec le désir de tout comprendre et de tout faire comprendre.

Jeanne Rozerot, " proche et lointaine ", écrit-il. C’est exactement cela. D’un côté, la présence de Jeanne et des enfants à Paris y retient Zola. D’un autre côté, que serait devenu Médan, que seraient devenues l’existence et l’oeuvre de Zola, si celui-ci, bien avant le temps de la vieillesse, n’avait pas vécu un nouvel amour ? C’est l’ambiguité de Médan, après le coup de passion qui sera superbement et audacieusement transposé dans Le Docteur Pascal. Ce n’est pas la Souléiade, où Pascal et Clotilde vivent librement leur union. Mais au moins le point central d’où Zola, aux beaux jours, pourra faire une visite quotidienne à Jeanne et à leurs enfants, à l’abri des indiscrétions et des rumeurs. Médan a survécu par la noblesse de deux femmes, des deux femmes : Alexandrine, qui après la terrible crise de 1892 a conservé à son mari son affection et sa complicité de toujours et a protégé de toute vente à des étrangers la demeure qu’ils avaient construite ensemble ; et Jeanne, qui a eu l’abnégation de laisser à Médan, quelques mois par an, l’homme de sa vie, le père de ses enfants.

Les enfants, Denise et Jacques, ont pris le relais et d’Alexandrine et de Jeanne. Et à leur tour les petits-enfants, puis les arrière-petits-enfants. La descendance du Docteur Pascal, mêlant le réel et la fiction. Tous ont rempli leur devoir de mémoire, avec l’aide d’innombrables amis de Zola : et ce livre, cent ans après " J’Accuse... ! " , en est le plus remarquable témoignage.

Rêvons un instant. Sans l’accident – ou la malveillance – stupide, horrible, du 29 septembre 1902, Zola, mort à soixante-deux ans, aurait pu vivre, comme plusieurs de ses contemporains, jusqu’au-delà de la première guerre mondiale. Il aurait connu les enfants de ses enfants. Jean-Claude Le Blond-Zola aurait de lui la même mémoire qu’il a d’Alexandrine : seulement plus frappante, et plus émouvante. Le destin ne l’a pas voulu. Mais voici le paradoxe heureux de son livre : le savoir qu’on y découvre, et les accents qu’on y entend, donnent au lecteur l’impression étrange que l’auteur en a recueilli le détail de la bouche même de son illustre aïeul. C’est tout juste si l’on ne chercherait pas son visage, un visage d’enfant, sur les photographies qui illustrent l’ouvrage. Mais non : il ne faut pas se tromper de génération ! Les deux enfants, sur ces images fin-de-siècle, sont Denise -- la mère de Jean-Claude – et Jacques. Jacques, le futur docteur Jacques Emile-Zola, qui, lui aussi, a passé sa vie – en dehors de ses activités professionnelles – à servir le souvenir de son père.

Ainsi se boucle une tradition faite de fidélité filiale, d’intelligence biographique et de sympathie pour tout ce qui s’écrit à travers le monde sur Zola. A cet égard, Zola à Médan est un aboutissement. Mais c’est aussi un symbole : celui de la fécondité – un mot zolien ! – d’une recherche où le travail de l’esprit est soulevé par l’élan du coeur.

Henri Mitterand