GUIEU (Jean-Max) éd., Intolérance et Indignation : L’affaire Dreyfus, Editions Fischbacher, 2000, 269 p. –  DUCLERT (Vincent) éd., « J’Accuse...! » & « Les Preuves », Jean Jaurès cahiers trimestriels, n° 151, janvier-mars 1999, 138 p.

 

Le premier de ces deux ouvrages réunit la plupart des communications présentées aux deux colloques qui ont commémoré aux Etats-Unis, en février 1998, le centenaire de « J’accuse » : le grand colloque de New York (Columbia University), organisé par Henri Mitterand et Jean-Yves Mollier, était consacré à « L’Affaire Dreyfus : Mémoire et Histoire en France et aux Etats-Unis », tandis qu’à Washington (Georgetown University), Jean-Max Guieu avait proposé comme sujet : « The Dreyfus Case : Human Rights versus Prejudice, Intolerance and Demonization ». Ces deux titres indiquent clairement le dessein des organisateurs: il s’agissait surtout d’intégrer l’histoire de l’Affaire dans l’histoire générale de la France contemporaine, de montrer la part de l’antisémitisme dans la lente dégradation de l’Etat républicain qui a abouti à Vichy et aux années de collaboration, d’appréhender le phénomène intellectuel né pendant l’Affaire ainsi que sa postérité, et aussi, comme l’écrit Jean-Max Guieu dans sa préface, d’aborder la question de « notre propre attitude, engagement ou indifférence, devant les problèmes de marginalisation, d’exclusion et de discrimination ».

Les auteurs des vingt-six exposés ici réunis ont respecté parfaitement la problématique de départ, et il est difficile de rendre compte brièvement d’une pareille mosaïque sans paraître dresser un tableau d’honneur. Madeleine Rebérioux étudie magistralement le concept de la raison d’Etat, en suggérant que l’Etat n’a pas toujours tort, et que son intervention peut être bénéfique et nécessaire. Pierre Birnbaum donne un aperçu de ses travaux sur l’antisémitisme en France depuis la Révolution, en montrant que le tourbillon antisémite de 1898 a bel et bien secoué les pays calmes du Centre, tandis que Zeev Sternhell souligne l’influence exercée par la philosophie de Renan et de Taine sur les fondateurs de l’antidreyfusisme. Antoine Compagnon explore les ambiguïtés idéologiques des libéraux dans l’Affaire, en se penchant sur l’exemple de Brunetière et celui d’Anatole Leroy-Beaulieu, et Jean-Yves Mollier brosse un portrait fascinant de Léon Hayard, dit « l’empereur des camelots », cet inventeur ingénieux de farces et attrapes qui est devenu le « général de la bataille de rues antizolienne » conduite après le 13 janvier 1898. Deux communications évoquent l’impact de l’Affaire sur l’opinion publique américaine : Eric Cahm, après avoir signalé l’émergence dans la presse française d’un antidreyfusisme républicain et modéré, étudie la réaction à « J’accuse » et au procès Zola de huit grands quotidiens des Etats-Unis, et Alain Pagès commente l’interview remarquable donnée par Zola, une dizaine de jours après la publication de son article de L’Aurore, à un correspondant du New York Journal de William Randolph Hearst. Il faut mentionner aussi la communication de Jean-Max Guieu sur l’iconographie de l’Affaire, et en particulier sur les caricatures qui ont « banalis[é] sournoisement le fanatisme » et galvanisé des « commandos d’abrutis », ainsi que celles de Norman Kleeblatt et d’Ori Soltes sur l’altérité fondamentale attribuée à Dreyfus par les antisémites, l’exposé de Sander Gilman sur les supplices  physiques infligés au martyr de l’île du Diable et la hantise du corps dévirilisé chez Kafka, celui aussi d’Alain-Marc Rieu sur la fin, en France, du pacte « intellectuel / société ».

Le deuxième ouvrage est également un recueil d’actes, ceux du colloque organisé à Médan, le 30 mai 1998, par la Société littéraire des Amis d’Emile Zola et la  Société d’études jaurésiennes. Dans la première partie, Alain Pagès fait le point sur l’entrée en dreyfusisme de Zola, puis Madeleine Rebérioux et Gilles Candar rappellent ce que représentait pour Jaurès cette année 1898 où, battu aux élections de mai, il est devenu directeur de journal et historien. Dans la deuxième partie, Alain Pagès analyse le discours argumentatif de “J’Accuse” et Vincent Duclert l’écriture de l’engagement dans Les Preuves. La troisième partie est consacrée à la caricature antidreyfusarde (François Labadens et Philippe Oulmont), et ensuite, sous le titre « Réceptions, représentations », Eric Cahm évoque le rôle joué par Le Siècle d’Yves Guyot, qui a proclamé l’innocence de Dreyfus dès le 9 janvier 1898, Jean-Pierre Leduc-Adine montre comment les ennemis de Zola et les antidreyfusards les plus virulents ont diabolisé de la même façon le « traître » et son défenseur « italien », et Béatrice Laville montre les affinités entre « J’accuse » et le roman Vérité.

Au total, trois colloques de haute tenue, deux ouvrages importants, tant par leur rigueur et leur érudition que par les perspectives et les débats qu’ils ouvrent.

  Owen MORGAN