GONCOURT (Edmond) et DAUDET (Alphonse), Correspondance, édition établie, présentée et annotée par Pierre Dufief (avec la collaboration d'Anne-Simone Dufief), Droz, 1996, 409 p.

 

Pierre Dufief nous le rappelle dans sa brève mais précieuse préface, l'amitié entre Edmond de Goncourt et Alphonse Daudet débuta véritablement lors d'une rencontre chez Flaubert le 16 mars 1873. Goncourt reçut Daudet et son épouse Julia Allard pour la première fois à Auteuil le 5 juin 1874, il vint pour la première fois à Champrosay, où le ménage avait l'habitude de séjourner chez les parents de Julia, le 18 juillet suivant. Commença alors "une longue période d'intimité heureuse", que seule la mort vint interrompre : Goncourt, on le sait, mourut le 16 juillet 1896 dans la maison que le couple avait achetée à Champrosay en 1887. Il était d'autant plus attaché à Daudet qu'il retrouvait en lui son frère disparu, comme il le lui écrit, essayant de le reconforter,le 27 mai 1887 : "Mon cher petit, (Permettez-moi cette expression que j'adressais à mon frère que vous avez un peu, beaucoup remplace) mon cher petit, nom de Dieu, faut pas navrer ses amis comme cela et leur faire venir les larmes aux yeux." Daudet supportait mal la cure qu'il faisait alors à Lamalou.

C'est cette longue connivence que Pierre et Anne-Simone Dufief nous permettent de suivre en éditant 637 lettres et billets, pour la plus grande partie inédits, adressés par Goncourt à Daudet et à son épouse, et par Daudet et sa femme à Goncourt, car ils ont ajouté, en note, 42 lettres de Julia au "cher Monsieur" qui appréciait sa compagnie.

L'intérêt de cette correspondance croisée est multiple (Pierre Dufief le souligne, à juste titre, dans sa préface), même si le nombre des billets brefs par lesquels un des correspondants invite, s'invite, se decommande... l'emporte sur celui des lettres.

Il est, d'abord, d'ordre biographique. Cette correspondance nous renseigne sur la vie des Daudet et de leurs trois enfants, sur celle de Goncourt, qui fut le parrain de la dernière née, Edmée, sur leurs relations, sur leurs voyages, sur la maladie, de plus en plus difficile à supporter, qui accable les deux romanciers et qui leur arrache des confessions de plus en plus douloureuses au fil des ans.

Il est, également, d'ordre littéraire : les deux hommes parlent de leurs oeuvres, de leurs projets - on voit, en particulier, comment ils furent tous deux attirés par le théâtre -, ils se jugent mutuellement, s'entraident (Goncourt renseigne Daudet sur les usages de la cour pour Les Rois en exil, Alphonse et Julia consacrent des articles dans L'Officiel à leur ami), s'informent des sommes à demander aux éditeurs, des tirages, des ragots qui couraient dans leur groupe... Ils expriment leurs jalousies, leur rancoeur, à l'égard de Zola particulièrement, qui provoque l'ironie du trio, Julia n'étant pas la moins acerbe ! Si Alphonse peut écrire, en avril 1884, du "mont Zola" : "Il m'agace cet homme et je l'aime bien tout de même", Goncourt, lui, est sans nuances. Un seul échantillon de sa verve, daté du 16 février 1885 : "Vous avez joliment manqué au dimanche Goncourt - Zola est bien venu, mais il a apporte son moi énorme - et farouche, ainsi que postérieurement il est dit dans Germinal. Ah ! le vilain meuble de société que notre ami. - Il a parlé continûment avec Charpentier de ses épreuves et de la publication de son livre, et quand il a négligé de parler de lui, il a légèrement dévoré Maupassant et Bonnetain."

Au total, cette correspondance, écrite d'une plume drôle et parfois très émue, découvre trois personnalités marquantes, sinon attachantes, et nous livre de très nombreuses informations sur ce que furent la vie et la production littéraires pendant plus de vingt ans. Des notes toujours éclairantes et deux index (noms et titres d'oeuvres ; lettres citées de Julia) contribuent à faire de cette édition un outil de travail à recommander.

Colette BECKER