ORIOL (Philippe) éd., Alfred Dreyfus, Carnets (1899-1907. Après le procès de Rennes, préface de Jean-Denis Bredin, Calmann-Lévy, 1998, 470 p.

 

On connaissait une version abrégée de ces Carnets publiée en 1936 par Pierre Dreyfus, le fils d'Alfred Dreyfus. Philippe Oriol nous donne ici une édition intégrale, fondée sur le manuscrit de cinq cahiers que conserve la Bibliothèque nationale. Il nous offre surtout une édition critique d'une qualité exceptionnelle, en proposant un commentaire linéaire exhaustif composé de plus de 1000 notes (150 p. de notes à côté de 258 p. de texte !), puisant en particulier dans les fonds Havet, Labori et Reinach de la Bibliothèque nationale, - mines encore peu explorées, riches d'une multitude de renseignements passionnants. Une préface complète ce très beau travail, que précède une brillante introduction due à la plume de Jean-Denis Bredin.

L'année du centenaire de "J'accuse", la bibliographie dreyfusienne s'enrichit donc d'un document d'une importance majeure, qui permet de mieux comprendre une période peu connue de l'affaire Dreyfus, celle qui s'étend de la grâce accordée au capitaine (septembre 1899) jusqu'au moment de sa réhabilitation (juillet 1906) : cette "troisième affaire Dreyfus" se déroule cette fois avec Dreyfus, alors que les deux premières "Affaires" (la condamnation de 1894, puis les événements des années 1897-1899) avaient laissé le prisonnier de l'île du Diable à l'arrière-plan.

Dans les vingt-huit chapitres relativement rapides de ces mémoires, Alfred Dreyfus expose avec sobriété les étapes qui conduit à la deuxième révision de son procès ; il détaille les démarches qu'il a entreprises ; il fait le point, mois après mois, sur ses contacts, sur ses relations avec les autres membres du parti qui soutient sa cause. Le ton est factuel, l'émotion est circonscrite, les développements lyriques réduits : car l'énumération chronologique des événements prime avant toute chose. Constamment, de nombreux documents (lettres, articles de presse, textes juridiques) interrompent le récit, dans une perspective qui rejoint celle que suivra Louis Leblois en 1929 quand il proposera son exposé de l'Affaire (les faits + les textes). Historien de sa propre destinée, Alfred Dreyfus tient à souligner cette part documentaire essentielle. Contre les légendes (en particulier celle du bordereau annoté dont il est longuement question ici), il revient, après tant d'autres, à la méthode des dreyfusards "scientifiques" : étaler les pièces du dossier, permettre au lecteur de faire les comparaisons nécessaires pour qu'intervienne, en dernier ressort, un jugement rationnel. On est très loin de la mise en scène dramatique construite par Reinach (d'ailleurs épinglé d'une manière assez acerbe, p. 122), de la finesse de ses portraits psychologiques ou de l'ampleur de ses envolées rhétoriques.

De la première à la dernière page de ces Carnets, tout mérite attention, qu'il s'agisse des discussions sur l'amnistie, du portrait de Jaurès (p. 86), de l'évocation de la mort de Zola (pp. 115-118), ou de l'analyse des délires de Bertillon (pp. 215-216)... Dans cette troisième affaire Dreyfus, malheureusement, les désaccords et les affrontements dominent au sein des dreyfusards : d'un côté, l'attitude pragmatique d'Alfred Dreyfus, qui apparaît ici comme un stratège lucide, gérant avec prudence et habileté la marche vers la révision ; de l'autre, l'impatience des idéalistes ou des politiques qui ont l'impression d'avoir fait un marché de dupes et proclament leur déception, - la violence d'un Labori, la brutalité d'un Clemenceau, la dureté d'un Picquart ; entre les deux camps, un Jaurès conciliateur, capable de synthèses d'une grande intelligence, et qui tire assez bien son épingle du jeu dans ce tourbillon de luttes juridiques sans cesse recommencées. Faut-il s'arrêter à la vision négative qui nous est donnée de Picquart ou de Clemenceau ? J'en doute. Ces derniers sont observés ici de l'extérieur, ce qui est normal. Mais il faudrait aussi une analyse contrastée qui puisse leur rendre leur part de vérité. A partir du témoignage exceptionnel qu'offrent les Carnets, la réflexion historique doit encore être poursuivie. Le grand mérite de l'édition critique procurée par Philippe Oriol est d'avoir ouvert ce nouveau champ à la recherche.

Alain PAGES