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L'Evénement illustré, le
24 mai 1868
LES ACTUALISTES
Je n'ai pas à plaider ici la cause des sujets modernes.
Cette cause est gagnée depuis longtemps. Personne n'oserait
soutenir, après les uvres si remarquables de Manet*
et de Courbet*, que le temps présent
n'est pas digne du pinceau.
Nous sommes, Dieu merci ! délivrés des Grecs et
des Romains, nous avons même assez déjà du
Moyen Âge que le romantisme n'est pas parvenu à
ressusciter chez nous pendant plus d'un quart de siècle.
Et nous nous trouvons en face de la seule réalité
; nous encourageons malgré nous nos peintres à
nous reproduire sur leurs toiles, tels que nous sommes, avec
nos costumes et nos murs.
Je ne veux pas dire qu'en dehors des sujets modernes il n'y a
point de salut possible. Je crois avant tout à la personnalité,
et je suis prêt à accepter de nouveau les Grecs
et les Romains, s'il naissait un homme de génie qui les
peignît en maître. Seulement je pense qu'un artiste
ne sort pas impunément de son temps ; qu'il obéit
à son insu à la pression du milieu et des circonstances.
Selon toute probabilité, les maîtres de demain,
ceux qui apporteront avec eux une originalité profonde
et saisissante, seront nos frères, accompliront en peinture
le mouvement qui a amené dans les lettres l'analyse exacte
et l'étude curieuse du présent.
D'ailleurs, le Salon est là pour me donner raison. Il
y a une tendance certaine vers les sujets modernes. Mais combien
sont rares les peintres qui comprennent ce qu'ils font, qui vont
à la réalité par amour fervent pour la réalité.
Nos artistes sont des femmes qui veulent plaire. Ils coquettent
avec la foule. Ils se sont aperçus que la peinture classique
faisait bâiller le public, et ils ont vite lâché
la peinture classique. Quelques-uns ont risqué l'habit
noir ; la plupart s'en sont tenus aux toilettes riches des petites
et des grandes dames. Pas le moindre désir d'être
vrai dans tout cela, pas la plus mince envie de renouveler l'art
et de l'agrandir en étudiant le temps présent.
On sent que ces gens- là peindraient des bouchons de carafe,
si la mode était de peindre des bouchons de carafe. Ils
coupent leurs toiles à la moderne, voilà tout.
Ce sont des tailleurs qui ont l'unique souci de satisfaire leurs
clients.
Les peintres qui aiment leur temps du fond de leur esprit et
de leur cur d'artistes entendent autrement les réalités.
Ils tâchent avant tout de pénétrer le sens
exact des choses ; ils ne se contentent pas de trompe-l'il
ridicules, ils interprètent leur époque en hommes
qui la sentent vivre en eux, qui en sont possédés
et qui sont heureux d'en être possédés. Leurs
uvres ne sont pas des gravures de mode banales et inintelligentes,
des dessins d'actualité pareils à ceux que les
journaux illustrés publient. Leurs uvres sont vivantes,
parce qu'ils les ont prises dans la vie et qu'ils les ont peintes
avec tout l'amour qu'ils éprouvent pour les sujets modernes.
Parmi ces peintres, au premier rang, je citerai Claude Monet.
Celui-là a sucé le lait de notre âge, celui-là
a grandi et grandira encore dans l'adoration de ce qui l'entoure.
Il aime les horizons de nos villes, les taches grises et blanches
que font les maisons sur le ciel clair ; il aime, dans les rues,
les gens qui courent, affairés, en paletots : il aime
les champs de courses, les promenades aristocratiques où
roule le tapage des voitures ; il aime nos femmes, leur ombrelle,
leurs gants, leurs chiffons, jusqu'à leurs faux cheveux
et leur poudre de riz, tout ce qui les rend filles de notre civilisation.
Dans les champs, Claude Monet préférera un parc
anglais à un coin de forêt. Il se plaît à
retrouver partout la trace de l'homme, il veut vivre toujours
au milieu de nous. Comme un vrai Parisien, il emmène Paris
à la campagne, il ne peut peindre un paysage sans y mettre
des messieurs et des dames en toilette. La nature paraît
perdre de son intérêt pour lui, dès qu'elle
ne porte pas l'empreinte de nos murs. Il y a en lui un
peintre de marines de premier ordre. Mais il entend le genre
à sa façon, et là encore je trouve son profond
amour pour les réalités présentes. On aperçoit
toujours dans ses marines un bout de jetée, un coin de
quai, quelque chose qui indique une date et un lieu. Il paraît
avoir un faible pour les bateaux à vapeur. D'ailleurs
il aime l'eau comme une amante, il connaît chaque pièce
de la coque d'un navire, il nommerait les moindres cordages de
la mâture.
Cette année, il n'a eu qu'un tableau reçu : Navires sortant des jetées du
Havre (1).
Un trois-mâts emplit la toile, remorqué par un vapeur.
La coque, noire, monstrueuse, s'élève au-dessus
de l'eau verdâtre, la mer s'enfle et se creuse au premier
plan, frémissant encore sous le heurt de la masse énorme
qui vient de la couper.
Ce qui m'a frappé dans cette toile, c'est la franchise
; la rudesse même de la touche ; l'eau est âcre ;
l'horizon s'étend avec âpreté ; on sent que
la haute mer est là, qu'un coup de vent rendrait le ciel
noir et les vagues blafardes. Nous sommes en face de l'océan,
nous avons devant nous un navire enduit de goudron, nous entendons
la voix sourde et haletante du vapeur qui emplit l'air de sa
fumée nauséabonde. J'ai vu ces tons crus ; j'ai
respiré ces senteurs salées.
Il est si facile, si tentant de faire de la jolie couleur avec
de l'eau ; du ciel et du soleil, qu'on doit remercier le peintre
qui consent à se priver d'un succès certain en
peignant les vagues telles qu'il les a vues, glauques et sales,
et en posant sur elles un grand coquin de navire, sombre, bâti
solidement, sortant des chantiers du port. Tout le monde connaît
ce peintre officiel de marines qui ne peut peindre une vague
sans en tirer un feu d'artifice. Vous rappelez-vous ces triomphants
coups de soleil changeant la mer en gelée de groseille,
ces vaisseaux empanachés éclairés par les
feux de Bengale d'un astre de féerie ? Hélas !
Claude Monet n'a pas de ces gentillesses-là.
Il est un des seuls peintres qui sachent peindre l'eau ; sans
transparence niaise, sans reflets menteurs. Chez lui, l'eau est
vivante, profonde, vraie surtout. Elle clapote autour des barques
avec de petits flots verdâtres, coupés de lueurs
blanches, elle s'étend en mares glauques qu'un souffle
fait subitement frissonner ; elle allonge les mâts qu'elle
reflète en brisant leur image, elle a des teintes blafardes
et ternes qui s'illuminent de clartés aiguës. Ce
n'est point l'eau factice, cristalline et pure ; des peintres
de marine en chambre, c'est l'eau dormante des ports étalée
par plaques huileuses, c'est la grande eau livide de l'énorme
océan qui se vautre en secouant son écume salie.
L'autre tableau de Claude Monet, celui que le jury a refusé
et qui représentait la jetée du Havre, est
peut-être plus caractéristique. La jetée
s'avance ; longue et étroite, dans la mer grondeuse, élevant
sur l'horizon blafard les maigres silhouettes noires d'une file
de becs de gaz. Quelques promeneurs se trouvent sur la jetée.
Le vent souffle du large, âpre, rude, fouettant les jupes,
creusant la mer jusqu'à son lit, brisant contre les blocs
de béton des vagues boueuses, jaunies par la vase du fond.
Ce sont ces vagues sales, ces poussées d'eau terreuse
qui ont dû épouvanter le jury habitué aux
petits flots bavards et miroitants des marines en sucre candi.
D'ailleurs, il ne faudrait pas juger Claude Monet d'après
ces deux tableaux, sous peine de l'envisager d'une façon
très incomplète. Il me répugne d'étudier
des uvres prises à part ; je préfère
analyser une personnalité, faire l'anatomie d'un tempérament,
et c'est pourquoi je vais souvent chercher en dehors du Salon
les uvres qui n'y sont pas et dont l'ensemble seul peut
expliquer l'artiste en entier.
J'ai vu de Claude Monet des toiles originales qui sont bien sa
chair et son sang. L'année dernière, on lui a refusé
un
tableau de figures, des femmes en toilettes claires d'été,
cueillant des fleurs dans les allées d'un jardin *;
le soleil tombait droit sur les jupes d'une blancheur éclatante.
L'ombre tiède d'un arbre découpait sur les allées,
sur les robes ensoleillées, une grande nappe grise. Rien
de plus étrange comme effet. Il faut aimer singulièrement
son temps pour oser un pareil tour de force, des étoffes
coupées en deux par l'ombre et le soleil ; des dames bien
mises dans un parterre que le râteau d'un jardinier a soigneusement
peigné.
Je l'ai déjà dit, Claude Monet aime d'un amour
particulier la nature, que la main des hommes habille à
la moderne. Il a peint une série
de toiles prises dans des jardins
(2). Je ne connais pas de tableaux qui aient un accent
plus personnel, un aspect plus caractéristique. Sur le
sable jaune des allées les plates-bandes se détachent,
piquées par le rouge vif des géraniums, par le
blanc mat des chrysanthèmes. Les corbeilles se succèdent,
toutes fleuries, entourées de promeneurs qui vont et viennent
en déshabillé élégant. Je voudrais
voir une de ces toiles au Salon ; mais il paraît que le
jury est là pour leur en défendre soigneusement
l'entrée. Qu'importe d'ailleurs ! elles resteront comme
une des grandes curiosités de notre art, comme une des
marques des tendances de l'époque.
Certes, j'admirerais peu ces uvres, si Claude Monet n'était
un véritable peintre. J'ai simplement voulu constater
la sympathie qui l'entraîne vers les sujets modernes. Mais
si je l'approuve de chercher ses points de vue dans le milieu
où il vit, je le félicite encore davantage de savoir
peindre, d'avoir un il juste et franc, d'appartenir à
la grande école des naturalistes. Ce qui distingue son
talent, c'est une facilité incroyable d'exécution,
une intelligence souple, une compréhension vive et rapide
de n'importe quel sujet.
Je ne suis pas en peine de lui. Il domptera la foule quand il
le voudra. Ceux qui sourient devant les âpretés
voulues de sa marine de cette année, devraient se souvenir
de sa femme en robe verte de 1866*.
Quand on peut peindre ainsi une étoffe, on possède
à fond son métier ; on s' est assimilé toutes
les manières nouvelles, on fait ce que l'on veut. Je n'attends
de lui rien que de bon, de juste et de vrai. Avant de terminer,
je dirai quelques mots de deux toiles qui me paraissent dignes
d'être nommées à côté de celles
de Claude Monet.
Dans la même salle, auprès de la marine de ce dernier,
se trouve un tableau de Frédéric Bazille :
Portraits de la famille***, qui
témoigne d'un vif amour de la vérité. Les
personnages sont groupés sur une terrasse, dans l'ombre
adoucie d'un arbre. Chaque physionomie est étudiée
avec un soin extrême, chaque figure a l'allure qui lui
est propre. On voit que le peintre aime son temps, comme Claude
Monet, et qu'il pense qu'on peut être un artiste en peignant
une redingote. Il y a un groupe charmant dans la toile, le groupe
formé par les deux jeunes filles assises au bord de la
terrasse. L'autre tableau dont je désire parler, est celui
qu'Henri Renoir (3)
a intitulé Lise* et
qui représente une jeune femme en robe blanche, s'abritant
sous une ombrelle. Cette Lise me paraît être
la sur de la Camille* de Claude Monet. Elle
se présente de face ; débouchant d'une allée,
balançant son corps souple, attiédi par l'après-midi
brûlante. C'est une de nos femmes, une de nos maîtresses
plutôt, peinte avec une grande vérité et
une recherche heureuse du côté moderne.
Il me faudrait citer encore plusieurs noms, si je voulais dresser
une liste complète des actualistes de talent. Il suffira
que j'aie nommé ceux pour lesquels je me sens le plus
de sympathie. L'art n'est qu'une production du temps. J'interroge
l'avenir, et je me demande quelle est la personnalité
qui va surgir, assez large, assez humaine pour comprendre notre
civilisation et la rendre artistique en l'interprétant
avec l'ampleur magistrale du génie.
Emile Zola |