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Le Voltaire - 18-22 Juin 1880
Cette année, l'ouverture du Salon
a remué singulièrement le monde des artistes. Depuis
vingt ans que je suis les expositions, je m'aperçois qu'il
n'y a pas de gens plus difficiles à contenter que les
peintres et les sculpteurs. Tout à l'heure, je tâcherai
de déterminer les raisons qui les rendent si nerveux.
En attendant, voici les faits. Le sous-secrétaire d'État
aux Beaux-Arts, M. Turquet, aidé de ses employés,
a eu l'ambition d'attacher son nom à des réformes.
C'est là un trait caractéristique ; tout nouvel
administrateur qui croit tenir entre les mains la gloire artistique
de la France, se trouve pris d'une fureur de zèle extraordinaire.
Il rêve aussitôt de nous doter de grands hommes et
il a l'étrange espoir d'en fabriquer, en prenant mesure
sur mesure. Donc, M. Turquet est venu à son tour modifier
le règlement du Salon. Il s'est surtout attaqué
au classement des oeuvres exposées ; avant lui, on accrochait
les tableaux dans l'enfilade des salles, en se contentant de
suivre l'ordre alphabétique ; lui, homme d'ordre, a créé
quatre catégories : les artistes hors concours, les artistes
qui sont de droit exemptés de l'examen du jury, les artistes
qui n'en sont pas exemptés, et enfin les artistes étrangers.
Au premier abord, cela semble innocent ; il y a même là
quatre groupes logiquement établis, et la mesure paraît
excellente. Eh bien ! on ne peut s'imaginer le bouleversement
que le classement de M. Turquet a produit. Personne n'est content,
tous les peintres crient, les ateliers sont en révolution.
Les peintres hors concours, ceux qui ne peuvent recevoir que
la grande médaille d'honneur ou la croix, sont les mieux
partagés ; car, malgré leur petit nombre, on leur
a accordé presque autant de salles qu'aux artistes exemptés,
ce qui a permis de mettre tous leurs tableaux sur la cimaise,
en une seule rangée. La question de la place, bonne ou
mauvaise " est capitale au Salon. Chaque artiste rêve
la cimaise et un milieu de panneau. Cependant, les hors-concours
ne se sont pas encore déclarés satisfaits. Un résultat
qu'on devait attendre les a gênés, dans leur isolement.
Il y a, parmi eux, des artistes démodés qui ont
eu des succès vers 1840, et qui, aujourd'hui, envoient
au Salon d'abominables toiles devant lesquelles le jury doit
s'incliner. Lorsque ces toiles se trouvaient perdues dans la
cohue de toutes les oeuvres exposées, elles passaient
presque inaperçues. Mais aujourd'hui que les voilà
à part, très à l'aise et très en
vue, écrasées par le voisinage des grands succès
de 1'heure présente, elles apparaissent dans leur médiocrité
lamentable, presque comique. On ne trouve certainement pas parmi
les non-exemptés, parmi les élèves sans
talent que l'influence de leurs maîtres fait recevoir chaque
année, des peintres aussi dénués de toutes
qualités originales ; ce qui a fait dire avec raison que
les plus mauvais tableaux du Salon sont accrochés dans
les salles des hors-concours. On se doutait bien un peu de la
chose, mais le résultat dépasse vraiment les prévisions.
C'est peut-être même là une des conséquences
les plus utiles du classement inventé par M. Turquet.
Désormais, si on conserve le jury, toutes les oeuvres
devraient lui être soumises, car il est ridicule d'admettre
qu'un peintre récompensé en 1840 ait reçu
par là même un brevet de talent éternel.
Vous imaginez-vous l'étonnement du public, mis en présence
d'oeuvres grotesques, et qu'on lui donne comme la fleur de l'école
française ? Les artistes hors concours que la mode acclame
aujourd'hui, sont donc très vite vexés du voisinage
de ces peintres démodés qui leur rappellent qu'en
dehors de l'originalité, il n'y a que vieillesse précoce.
C'est la chiffonnière en haillons plantée sur le
passage de la fille vêtue de soie dont la voiture l'éclabousse.
Quant aux exempts et non-exempts, ils sont furieux contre l'administration
qui les a empilés dans les salles, qui a accroché
leurs tableaux jusqu'aux corniches, lorsque les hors-concours
sont logés si au large. Encore les exempts, c'est-à-dire
les artistes qui se trouvent exemptés de l'examen du jury
par une médaille, n'ont-ils pas trop à se plaindre
: leur nombre est restreint et on leur a donné des salles
bien placées, où ils sont seulement un peu serrés.
Mais les non-exempts, le grand troupeau, ont réellement
raison de se fâcher. Si le jury les reçoit, c'est
pour que l'Administration les montre au public ; or, ce n'est
plus montrer des tableaux que de les entasser le long des murs
à des hauteurs que les regards ne peuvent atteindre. Ils
sont là comme des soldats dans des wagons à bestiaux.
Et le pis est que les salles n'ont pas suffi : on a accroché
des toiles en plein air, tout le long de la galerie qui règne
autour du jardin. Jamais déballage pareil n'a mis sous
la lumière du soleil une misère plus triste. On
dira sans doute que le jury n'a pas été assez sévère,
que l'Administration s'est trouvée débordée
par la quantité toujours croissante des oeuvres reçues.
Cela est vrai, et je parlerai tout à l'heure de cette
marée montante. Il n'en est pas moins évident que
les artistes reçus se plaignent, avec raison, d'être
exposés dans des conditions inacceptables, lorsque d'autres
le sont dans d'excellentes conditions.
Et ce n'est pas tout. Voici maintenant le groupe des artistes
étrangers qui se lamente. Ces artistes prétendent
que, lorsqu'ils viennent exposer en France, c'est pour se trouver
en compagnie des artistes français, et non pour être
relégués à part, comme cela se pratique
dans les expositions universelles. Je dirai que cette plainte
me paraît assez juste. Beaucoup d'artistes étrangers
entendent avant tout se mesurer avec les artistes français
et regardent comme un honneur de marcher dans leurs rangs. Si
on les met à part, c'est comme si on les laissait chez
eux. Puis, il faut bien le dire, la plupart sont médiocres,
le public néglige les Salons où on les a entassés.
Dans cette rage de tout diviser et de tout classifier, pourquoi
ne pas exposer les peintres nés à Paris d'un côté,
et de l'autre, les peintres nés en province ?
Ainsi donc, les réformes de M. Turquet ont été
fort mal accueillies. Elles n'apportent rien d'utile ; elles
ont simplement fait voir le ramollissement de certains peintres
hors concours, que leurs amis devraient empêcher de produire.
Je ne vois aucun avantage à ces groupements, qui désorientent
le public, habitué à l'ordre alphabétique
; cette année, pour trouver une toile qu'on désire
voir, il faut un véritable travail, une course à
travers un déluge de tableaux. D'ailleurs, si le classement
est peu heureux, il ne faut pas non plus le regarder comme un
désastre. C'est une tentative sans conséquence
sérieuse, qui ne me paraît pas appelée à
réussir, voilà tout.
Si je me suis étendu sur la matière, c'est surtout
pour montrer combien il est difficile de satisfaire les artistes
; je reviens ainsi à mon point de départ. Il faut
voir nettement le cas de nos peintres et de nos sculpteurs. Toutes
les difficultés viennent de ce qu'ils ont ou croient avoir
besoin de l'Administration. On pose en principe que l'État
peut seul faire vivre les arts, parce qu'il distribue des commandes
; en effet, c'est I'État qui, presque seul, achète
des statues et des peintures décoratives pour les monuments.
De là, l'idée première d'une intervention
administrative ; toute la filière se déroule ensuite
: l'École des beaux-arts pour 1'instruction générale
des artistes, puis l'École de Rome pour la mise en serre
chaude des talents éprouvés, puis les récompenses
et les commandes qui soutiennent jusqu'au bout les bons élèves.
La tutelle prend l'artiste au berceau et le conduit à
la tombe. Naturellement, de telles moeurs, une éducation
et une existence pareilles ont influé à la longue
sur les façons d'être de nos peintres et de nos
sculpteurs. Comparez-les un instant aux écrivains, pour
lesquels l'État ne fait rien, et vous sentirez leur dépendance,
leur aplatissement devant les fonctionnaires, leur continuel
besoin d'être appuyés, poussés, achetés.
Peu à peu, une conviction s'est formée en eux :
l'État leur doit tout, les leçons qui apprennent,
les Salons qui mettent les oeuvres à l'étalage,
les médailles et l'argent qui récompensent. De
là, leurs exigences vis-à-vis de l'Administration,
leur emportement quand elle ne les satisfait pas, l'embarras
continuel dans lequel ils la mettent, en lui imposant le dur
problème de les contenter tous, ceux qui ont du talent
et ceux qui n'en ont pas.
Tels sont les faits. Il se passe entre l'Administration et les
artistes ce qui a lieu fatalement dans tous les ménages
mal assortis. Il y a des tiraillements, l'un a beau faire, se
mettre en quatre, l'autre ne se déclare jamais satisfait.
Et remarquez qu'il ne vient jamais au ménage l'idée
de divorcer. On préfère les replâtrages,
on rêve de continuelles réformes, on espère
trouver un compromis qui mettra la paix d'un côté
et de l'autre. Le seul tort de l'Administration est d'être
l'Administration et de croire à son rôle protecteur
; mais il faut confesser qu'elle est bonne femme et qu'elle déploie
depuis des années un zèle vraiment méritoire.
Ce serait une curieuse histoire à écrire que celle
des efforts faits pendant ces derniers vingt ans par l'Administration,
pour contenter les artistes. En partant seulement de 1863, époque
du premier Salon des Refusés, on la verrait aux abois
d'année en année, bouleversant à toute heure
le règlement, dépossédant d'abord l'Institut,
puis peu à peu confiant aux artistes eux-mêmes l'élection
du jury. Elle a ainsi roulé sur la pente fatale des concessions,
comme tout pouvoir d'abord absolu qui se trouve gagné
par le libéralisme. Et le pis est qu'aujourd'hui encore
elle n'a satisfait personne : il se rencontre toujours, parmi
ses administrés, des exposants ou des refusés mécontents
qui exigent de nouvelles réformes, qui demandent qu'on
aille plus avant dans la voie de la liberté.
N'est-ce pas une situation bien curieuse ? Étudions un
instant les singuliers effets de la protection de l'État.
Tout à l'heure, je montrais le petit peuple des artistes
vivant sous la tutelle de l'Administration depuis l'École
des beaux-arts jusqu'à l'Institut, et finissant par ne
pouvoir se passer de cette tutelle, la regardant comme un droit
acquis. C'est ce qui fait que les artistes du talent le plus
indépendant restent presque toujours des hommes serviles,
pliant le dos, à genoux devant un fonctionnaire. C'est
ce qui fait encore que ceux qui réclament le plus haut
l'émancipation de leur personnalité ne s'en prennent
pas moins à l'Administration de tous les déboires
qui leur arrivent. De là, les plaintes continuelles, les
réclamations, les colères. On s'adresse à
l'Administration comme à une divinité toute-puissante
qui a promis le bonheur et qui le doit quand même à
tous ses enfants. Elle reste centre, elle est le pivot, il semble
que l'art ne puisse tourner que sur elle. Bien peu d'artistes
la voient nettement ce qu'elle est, une simple organisation,
souvent défectueuse, mais qu'il faut accepter parce que
nos moeurs le veulent, quitte à ne se servir d'elle que
dans les strictes limites nécessaires.
Beaucoup de peintres viennent se plaindre à moi, en disant
: " C'est une indignité, vous devriez écrire
ceci, vous devriez écrire cela. " Je souris, je tâche
de leur faire comprendre que leur talent n'est pas engagé
dans ces questions. Les Salons, quelle que soit la façon
bonne ou mauvaise dont ils sont organisés, restent jusqu'ici
le meilleur moyen pour un peintre de se faire connaître.
Il y a des froissements d'amour-propre sans doute, tous les ennuis
et toutes les blessures de la bataille de l'art, mais qu'importe,
il suffit de peindre de grandes oeuvres, et fussent-elles refusées
pendant dix ans, fussent-elles ensuite mal placées pendant
dix autres années, elles finissent toujours par avoir
le succès qu'elles méritent. Voilà ce qu'il
faut se dire. Les obstacles n'entravent que les médiocres.
D'ailleurs, il est à remarquer que les artistes qui se
plaignent le plus fort sont les plus nuls. Ceux-là rêvent
que l'Administration leur doit du talent, et ils s'enragent contre
elle, lorsque le succès ne vient pas. Tant pis pour les
faibles qui tombent à terre, écrasés par
les forts :c'est la loi de la vie. Quand on est très jeune,
on peut rêver des réformes administratives, on peut
croire que des mesures justes feront de l'art une voie rapide
et heureuse. Mais, lorsqu'on a vieilli dans la production, lorsqu'on
a reconnu la bêtise humaine et la nécessité
de la lutte, on se désintéresse de tous les règlements
plus ou moins raisonnables, on ne croit plus qu'au travail, on
se dit que le mieux est d'avoir beaucoup de talent et de se servir
ensuite pour le produire en public des moyens qu'on a sous la
main. Le reste n'importe pas aux hommes forts, et il n'y a que
les hommes forts qui existent.
Cependant, au seul point de vue de la curiosité des faits,
on peut se demander où va l'Administration éperdue,
au milieu des exigences toujours croissantes qui l'emportent.
Anciennement, l'Institut restait le seul maître. C'était
lui qui acceptait et qui récompensait les tableaux ; l'Administration
n'était là que pour fournir le local et régler
les questions pécuniaires. Une telle situation était
donc fort nette. L'Institut avait un corps de doctrine et l'appliquait
logiquement. Il pouvait se montrer étroit dans ses jugements,
il n'en avait pas moins une ligne de conduite très arrêtée
qui donnait aux Salons une signification absolue. Certes, il
n'y a pas à regretter le despotisme classique de l'Institut,
mais il faut bien dire que le gâchis a commencé
le jour où l' Administration l'a dépossédé
pour confier son rôle à des jurys électifs.
Dès lors, l'évolution démocratique a continué,
on va au suffrage universel. Je ne veux pas m'étendre
ici, étudier les avantages et les inconvénients
des nouveaux règlements. Ce qu'il suffit de constater,
c'est que les Salons deviennent des bazars de plus en plus encombrés,
et que fatalement il arrivera un jour où les portes grandes
ouvertes laisseront entrer toutes les oeuvres qui se présenteront.
Cette année, par exemple, on ne voit pas bien ce qu'on
a pu refuser. C'est un déluge, une inondation. Sept mille
deux cent quatre-vingt-neuf oeuvres, tableaux, dessins ou statues,
sont exposées, lorsque autrefois l'Institut en acceptait
au plus quelques centaines. On voit le chemin parcouru. Naturellement,
il n'y a plus de règles, un dogme quelconque décidant
de la réception des oeuvres. Nous sommes dans l'anarchie,
et cela est excellent ; mais nous sommes aussi dans la protection
de maîtres à éIèves, dans le bon plaisir
de la camaraderie, ce qui est mauvais. Le jury, qui reçoit
les turpitudes sentimentales des jeunes pensionnaires, refuse
encore certaines oeuvres systématiques d'artistes originaux
d'une véritable valeur. Aussi ne vois-je qu'une fin possible,
et à bref délai : la dissolution du jury, toutes
les oeuvres exposées par l'unique intermédiaire
de l'Administration. Je le répète, les anciens
Salons sont morts, nous allons fatalement à cet entrepôt,
à ce magasin général de la peinture, ouvert
aux frais de l'État. Il est certain que cela n 'arrivera
pas encore à satisfaire tout le monde, car il y aura toujours
la question des places plus ou moins bonnes. Mais, au moins,
ce sera une organisation logique ; il faut le dogme, l'Institut,
ou bien la liberté complète, l'entrepôt ouvert
à tous les producteurs.
Je fais ici de la logique, sans ignorer combien ce mot d'entrepôt
fâcherait les artistes. Du jour où tout le monde
entrerait, il n'y aurait plus aucune vanité à exposer.
Puis, il y a les récompenses qu'il faudrait également
supprimer. Ce serait la fin d'un monde. Plus d'aplatissement,
les artistes auraient à porter lourdement leur liberté
reconquise. C'est ce qui me fait croire que l'avenir est encore
bien gros de nouveaux règlements et de nouvelles colères.
Les faits marcheront, les hommes se mangeront ; mais cela n'empêchera
pas de grands peintres de naître. Et c'est là ce
qu'il faut répéter, en finissant : le talent s'accommode
de l'organisation administrative qu'il trouve et il est quand
même le talent.
Justement, dans ces dernières
années, il s'est passé sous nos yeux un exemple
bien intéressant et bien instructif. Je veux parler des
expositions indépendantes faites par un groupe de peintres
qu'on a nommés " les impressionnistes ". Ces
peintres ont eu l'influence la plus incontestable sur notre école
française ; mais, avant d'étudier leur rôle
artistique, je veux parler de la tentative d'organisation libre
qu'ils ont risquée, en essayant de se soustraire à
la tutelle de l'Administration.
Certes, ce serait le rêve : se passer de l'État,
vivre indépendant, comme les écrivains, reconquérir
ainsi sa dignité et son propre gouvernement. Le malheur
est que les moeurs du public, en France, ne sont pas à
cette indépendance, et que le Salon officiel reste tout-puissant.
Mais voyons les faits.
Certains artistes se sont donc réunis pour exposer leurs
oeuvres dans une salle louée par eux. Les uns, comme MM.
Claude Monet, Renoir et Pissarro, étaient irrités
de se voir chaque année refusés par les jurys des
Salons, qui croyaient devoir protester ainsi contre leur tendance
artistique ; les autres, comme M. Degas, étaient bien
reçus chaque année, mais ils se sentaient si peu
regardés, qu'ils voulaient être chez eux pour s'accrocher
eux-mêmes en belle place et triompher tout seuls ; enfin,
il y avait des garçons riches, comme MM. Caillebotte et
Rouart, qui pouvant se payer une installation personnelle, ne
voyaient pas pourquoi ils toléreraient davantage les mauvais
procédés de l'Administration à leur égard.
Telles étaient les causes matérielles de la réunion,
sans parler de certaines tendances artistiques communes, qui
d'ailleurs semblaient loin d'être générales
et bien nettes. Comme je viens de le dire, chaque impressionniste
avait donc ses raisons particulières, et l'association,
qui a été assez unie pendant trois ou quatre ans,
devait fatalement se détraquer, lorsque certains membres
s' apercevraient que leur intérêt était de
ne pas continuer l'expérience plus longtemps. Dans ces
sortes d'associations, deux ou trois individualités seulement
profitent, tandis que les autres pâtissent. Certes, le
tapage fut grand, les expositions des impressionnistes occupèrent
un instant tout Paris ; on les chansonnait, on les accablait
de rires et d'injures, mais les visiteurs venaient en foule.
Malheureusement, ce n'était là que du bruit, ce
bruit de Paris que le vent emporte.
M. Renoir fut le premier à comprendre que les commandes
n'arriveraient jamais par ce moyen ; et, comme il avait besoin
de vivre, il recommença à envoyer au Salon officiel,
ce qui le fit traiter de renégat. Je suis pour l'indépendance,
en toutes choses ; pourtant, j'avoue que la conduite de M. Renoir
me parut parfaitement raisonnable. Il faut connaître l'admirable
moyen de publicité que le Salon officiel offre aux jeunes
artistes ; avec nos moeurs, c'est uniquement là qu'ils
peuvent triompher sérieusement. Certes, qu'on garde son
indépendance dans ses oeuvres, qu'on n'atténue
rien de son tempérament, mais qu'ensuite on livre bataille
en plein soleil, dans les conditions les plus favorables à
la victoire. Simple question d'opportunisme, comme on le dit
actuellement parmi nos hommes politiques.
Et j'insisterai plus encore sur le cas de M. Claude Monet. Voilà
un peintre de l'originalité la plus vive qui, depuis dix
ans, s'agite dans le vide, parce qu'il s'est jeté dans
des sentiers de traverse, au lieu d'aller tout bourgeoisement
devant lui. Il avait exposé au Salon de premières
toiles fort remarquées ; puis, le jury s'avisa de le refuser,
et le peintre irrité décida qu'il ferait bande
à part. Ce fut une faute de conduite, un manque d'habileté
dans l'entêtement ; car s'il avait continué la lutte
sur le terrain des Salons officiels, nul doute qu'il aurait aujourd'hui
la grande situation à laquelle il a droit. Cette année,
il est revenu au Salon avec une toile dont je parlerai plus loin,
mais qu'on paraît avoir reçue par charité
et qu'on a fort mal placée. C'est toute une série
d'efforts à recommencer pour lui. Les expositions libres
des impressionnistes n'ont mis que du tapage autour de son nom
; il s'est lui-même relâché, il a cessé
de donner tout ce qu'il pouvait, en ne se battant plus contre
les mauvaises intentions du jury et contre l'indifférence
du public. Le grand courage est de rester sur la brèche,
quelles que soient les fâcheuses conditions où l'on
s'y trouve. Donc, M. Claude Monet, que l'on regarde avec raison
comme le chef des impressionnistes, n'est plus aujourd'hui qu'un
renégat comme M. Renoir.
En somme, M. Degas seul a tiré un véritable profit
des expositions particulières des impressionnistes ; et
il faut en chercher la raison dans le talent même de ce
peintre. M. Degas n'a jamais été un persécuté,
aux Salons officiels. On le recevait, on le mettait relativement
en belle place. Seulement, comme il est de tempérament
artistique délicat, comme il ne s'impose point par une
grande puissance, la foule passait devant ses tableaux sans les
voir. De là une irritation fort légitime chez l'artiste,
qui a compris combien il bénéficierait des avantages
d'une petite chapelle où ses oeuvres si fouillées
et si fines pourraient être vues et étudiées
à part. En effet, dès qu'il n'a plus été
perdu dans la cohue du Salon, tout le monde l'a connu ; un cercle
d'admirateurs fervents s'est formé autour de lui. Ajoutez
que les oeuvres un peu bâclées des autres impressionnistes
faisaient ressortir le fini précieux des siennes. Puis,
il pouvait exposer des esquisses, des bouts d'étude, de
simples traits où il excelle, et qu'on ne lui aurait pas
reçus au Salon. Aussi M. Degas a-t-il raison de s'en tenir
aux expositions des impressionnistes et de ne pas rentrer dans
ce grand bazar du palais de l'Industrie,
dont le tohu-bohu ne lui vaut rien.
Telles sont donc les raisons qui, après avoir rapproché
ces artistes, sont en train de les séparer. Leur groupe
paraît avoir vécu.
Je ne suis ici qu'un historien consciencieux, expliquant le mécanisme
humain d'un exemple d'association entre peintres. Je veux dire
que je ne condamne nullement la tentative d'organisation indépendante
qui vient d'être faite sous nos yeux ; je crois au contraire
que l'effort a eu du bon, que maintenant le branle est donné
et que les artistes arriveront peut-être un jour à
se soustraire à la tutelle de l'Administration. Seulement,
pour rester dans la stricte vérité, il faut bien
constater qu'à ce jeu tout le monde ne gagne pas. Je le
répète, les tentatives de ce genre profitent à
une ou deux personnalités, qui montent, comme on dit,
sur les épaules des camarades pour se mieux mettre en
lumière. Ce ne serait rien encore si les médiocres
seulement faisaient alors le jeu des puissants ; mais il arrive
très souvent que les puissants eux-mêmes restent
sur le carreau et servent de marchepied aux talents de souplesse
et de patience.
J'arrive maintenant à l'influence que les impressionnistes
ont en ce moment sur notre école française. Cette
influence est considérable. Et j'emploie ce mot ici d'
"impressionniste", parce qu'il faut bien une étiquette
pour désigner le groupe de jeunes artistes, qui, à
la suite de Courbet et de nos grands paysagistes, se sont voués
à l'étude de la nature ; autrement, ce mot me semble
étroit en lui-même et ne signifie pas grand-chose.
Courbet était un maître ouvrier qui a laissé
des oeuvres impérissables, où la nature revit avec
une puissance extraordinaire. Mais, derrière lui, le mouvement
a continué, comme il continue en littérature, derrière
Stendhal, Balzac et Flaubert. Des artistes sont venus qui, sans
avoir certainement la solidité et la beauté d'exécution
de Courbet, ont élargi la formule, en faisant une étude
plus approfondie de la lumière, en bannissant davantage
encore les recettes d'école. Au fond, comme ouvrier peintre,
Courbet est un magnifique classique, qui reste dans la plus large
tradition des Titien, des Véronèse et des Rembrandt.
Les véritables révolutionnaires de la forme apparaissent
avec M. Édouard Manet, avec les impressionnistes, MM.
Claude Monet, Renoir, Pissarro, Guillaumin, d'autres encore.
Ceux-ci se proposent de sortir de l'atelier où les peintres
se sont claquemurés depuis tant de siècles, et
d'aller peindre en plein air, simple fait dont les conséquences
sont considérables. En plein air, la lumière n'est
plus unique, et ce sont dès lors des effets multiples
qui diversifient et transforment radicalement les aspects des
choses et des êtres. Cette étude de la lumière
dans ses mille décompositions et recompositions est ce
qu'on a appelé plus ou moins proprement l'impressionnisme,
parce qu'un tableau devient dès lors l'impression d'un
moment éprouvée devant la nature. Les plaisantins
de la presse sont partis de là pour caricaturer le peintre
impressionniste saisissant au vol des impressions, en quatre
coups de pinceau informes ; et il faut avouer que certains artistes
ont justifié malheureusement ces attaques, en se contentant
d'ébauches trop rudimentaires. Selon moi, on doit bien
saisir la nature dans l'impression d'une minute ; seulement,
il faut fixer à jamais cette minute sur la toile, par
une facture largement étudiée. En définitive,
en dehors du travail, il n'y a pas de solidité possible.
D'ailleurs, remarquez que l'évolution est la même
en peinture que dans les lettres, comme je l'indiquais tout à
l'heure. Depuis le commencement du siècle, les peintres
vont à la nature, et par des étapes très
sensibles. Aujourd'hui nos jeunes artistes ont fait un nouveau
pas vers le vrai, en voulant que les sujets baignassent dans
la lumière réelle du soleil, et non dans le jour
faux de l'atelier ; c'est comme le chimiste, comme le physicien
qui retournent aux sources, en se plaçant dans les conditions
mêmes des phénomènes. Du moment qu'on veut
faire de la vie, il faut bien prendre la vie avec son mécanisme
complet. De là, en peinture, la nécessité
du plein air, de la lumière étudiée dans
ses causes et dans ses effets. Cela paraît simple à
énoncer, mais les difficultés commencent avec l'exécution.
Les peintres ont longtemps juré qu'il était impossible
de peindre en plein air, ou simplement avec un rayon de soleil
dans l'atelier, à cause des reflets et des continuels
changements de jour. Beaucoup même continuent à
hausser les épaules devant les tentatives des impressionnistes.
Il faut être du métier effectivement pour comprendre
tout ce que l'on doit vaincre, si l'on veut accepter la nature
avec sa lumière diffuse et ses variations continuelles
de colorations. À coup sûr, il est plus commode
de maîtriser la lumière, d'en disposer à
l'aide d'abat-jour et de rideaux, de façon à en
tirer des effets fixes ; seulement, on reste alors dans la pure
convention, dans une nature apprêtée, dans un poncif
d'école. Et quelle stupéfaction pour le public,
lorsqu'on le place en face de certaines toiles peintes en plein
air, à des heures particulières ; il reste béant
devant des herbes bleues, des terrains violets, des arbres rouges,
des eaux roulant toutes les bariolures du prisme. Cependant,
l'artiste a été consciencieux ; il a peut-être,
par réaction, exagéré un peu les tons nouveaux
que son oeil a constatés ; mais l'observation au fond
est d'une absolue vérité, la nature n'a jamais
eu la notation simplifiée et purement conventionnelle
que les traditions d'école lui donnent. De là,
les rires de la foule en face des tableaux impressionnistes,
malgré la bonne foi et l'effort très naïf
des jeunes peintres. On les traite de farceurs, de charlatans
se moquant du public et battant la grosse caisse autour de leurs
oeuvres, lorsqu'ils sont au contraire des observateurs sévères
et convaincus. Ce qu'on paraît ignorer, c'est que la plupart
de ces lutteurs sont des hommes pauvres qui meurent à
la peine, de misère et de lassitude. Singuliers farceurs
que ces martyrs de leurs croyances !
Voilà donc ce qu'apportent les peintres impressionnistes
: une recherche plus exacte des causes et des effets de la lumière,
influant aussi bien sur le dessin que sur la couleur. On les
a accusés avec raison de s'être inspirés
des gravures japonaises, si intéressantes, qui sont aujourd'hui
entre toutes les mains. Il faudrait ici étudier ces gravures
et montrer ce que cet art si clair et si fin de l'Extrême-Orient
nous a appris de choses, à nous, Occidentaux, dont l'antique
civilisation artistique se pique de tout savoir. Il est certain
que notre peinture noire, notre peinture d'école au bitume,
est restée surprise et s'est remise à l'étude
devant ces horizons limpides, ces belles taches vibrantes des
aquarellistes japonais. Il y avait là une simplicité
de moyens et une intensité d'effet qui ont frappé
nos jeunes artistes et les ont poussés dans cette voie
de peinture trempée d'air et de lumière, où
s'engagent aujourd'hui tous les nouveaux venus de talent. Et
je ne parle pas de l'art exquis des Japonais dans le détail,
de leur dessin si vrai et si fin, de toute cette fantaisie naturaliste,
qui procède de l'observation directe jusque dans ses écarts
les plus étranges. J'ajouterai pourtant que, si l'influence
du japonisme a été excellente pour nous tirer de
la tradition du bitume et nous faire voir les gaietés
blondes de la nature, une imitation voulue d'un art qui n'est
ni de notre race ni de notre milieu, finirait par n'être
plus qu'une mode insupportable. Le japonisme a du bon, mais il
ne faut pas en mettre partout ; autrement, l'art tournerait au
bibelot. Notre puissance n'est pas là. Nous ne pouvons
accepter comme le dernier mot de notre création, cette
simplification par trop naïve, cette curiosité des
teintes plates, ce raffinement du trait et de la tache colorée.
Tout cela ne fait pas de la vie, et nous devons faire de la vie.
Je me restreins, je ne puis étudier ici chaque peintre
impressionniste de talent. Il en est, comme M. Degas, qui se
sont enfermés dans des spécialités. Lui
est surtout un dessinateur minutieux et original à la
fois, qui a produit des séries très remarquables
de blanchisseuses, de danseuses, de femmes à leur toilette,
dont il a dessiné les mouvements avec une vérité
pleine de finesse. MM. Pissarro, Sisley, Guillaumin ont marché
à la suite de M. Claude Monet, que je vais retrouver tout
à l'heure au Salon officiel, et ils se sont appliqués
à rendre des coins de nature autour de Paris, sous la
vraie lumière du soleil, sans reculer devant les effets
de coloration les plus imprévus. M. Paul Cézanne,
un tempérament de grand peintre qui se débat encore
dans des recherches de facture, reste plus près de Courbet
et de Delacroix. Mme Berthe Morisot est une élève
très personnelle d'Édouard Manet, tandis que Mlle
Cassatt, une Américaine je crois, a débuté
dernièrement avec des oeuvres remarquables, d'une originalité
singulière. Enfin M. Caillebotte est un artiste très
consciencieux, dont la facture est un peu sèche, mais
qui a le courage des grands efforts et qui cherche avec la résolution
la plus virile.
J'oublie certainement des noms ; mais j'entends m'occuper ici
plus de l'impressionnisme que des impressionnistes.
Le grand malheur, c'est que pas un artiste de ce groupe n'a réalisé
puissamment et définitivement la formule nouvelle qu'ils
apportent tous, éparse dans leurs oeuvres. La formule
est là, divisée à l'infini ; mais nulle
part, dans aucun d'eux, on ne la trouve appliquée par
un maître. Ce sont tous des précurseurs, l'homme
de génie n'est pas né. On voit bien ce qu'ils veulent,
on leur donne raison ; mais on cherche en vain le chef-d'oeuvre
qui doit imposer la formule et faire courber toutes les têtes.
Voilà pourquoi la lutte des impressionnistes n'a pas encore
abouti ; ils restent inférieurs à l'oeuvre qu'ils
tentent, ils bégayent sans pouvoir trouver le mot. Mais
leur influence n'en reste pas moins énorme, car ils sont
dans la seule évolution possible, ils marchent à
l'avenir. On peut leur reprocher leur impuissance personnelle,
ils n'en sont pas moins les véritables ouvriers du siècle
; et cela explique comment des peintres méconnus, hués,
chassés du Salon et réduits à vivre en quarantaine,
restent tellement forts, même sans qu'un maître se
soit encore dressé et imposé parmi eux, que du
fond des petites salles où ils accrochent leurs toiles,
ils imposent peu à peu aux Salons officiels la formule
encore vague qu'ils appliquent. Ils ont bien des trous, ils lâchent
trop souvent leur facture, ils se satisfont trop aisément,
ils se montrent incomplets, illogiques, exagérés,
impuissants ; n'importe, il leur suffit de travailler au naturalisme
contemporain pour se mettre à la tête d'un mouvement
et pour jouer un rôle considérable dans notre école
de peinture.
À présent, nous allons
voir le Salon officiel se transformant sous l'influence directe
des impressionnistes, de ces peintres parias dont tout le monde
se moque.
Cela est un fait. Si l'on revoit par la pensée les Salons
annuels de ces derniers vingt ans, depuis le Salon des Refusés
de 1863 jusqu'à cette année, par exemple, on est
frappé du changement d'aspect, de l'évolution lente
vers les sujets modernes et la peinture claire. Chaque année,
on voit diminuer les tableaux d'école, les académies
d'hommes ou de femmes servies au public sous une étiquette
mythologique, les sujets classiques, historiques, romantiques,
les peintures poussées au noir par la tradition ; et,
au fur et à mesure, paraissent des figures en pied habillées
à la mode du jour et peintes en plein air, des scènes
mondaines ou populaires, le
Bois, les Halles, nos boulevards, notre vie intime. C'est un
flot montant de modernité, irrésistible, qui emporte
peu à peu l'École des beaux-arts, l'Institut, toutes
les recettes et toutes les conventions. Le branle est donné,
le mouvement continue, par une force fatale, sans que personne
puisse l'enrayer ; et ce n'est d'ailleurs pas une entente, c'est
simplement le souffle du siècle qui passe, qui pousse
et réunit les individualités. Remarquez que je
constate une évolution, sans dire que tout peintre qui
entre dans la voie moderne, a par là même du talent.
Hélas ! le talent manque trop souvent. Ma première
sensation, au Salon de cette année, a été
une surprise heureuse en voyant les tableaux peints sur nature
l'emporter sur les tableaux d'école. Ensuite, j'ai dû
m'avouer que toutes ces tentatives de naturalisme en peinture
n'étaient pas très bonnes : cela est fatal. Les
maîtres restent rares, il y a toujours une queue d'élèves
peu doués. Ce qu'on peut dire, c'est que le mouvement
s'affirme avec une puissance invincible ; c'est que le naturalisme,
l'impressionnisme, la modernité, comme on voudra l'appeler,
est aujourd'hui maître des Salons officiels. Nous allons
voir tout à l'heure que le succès est là,
même pour la foule. Si tous les jeunes peintres ne sont
pas des maîtres, tous, du moins, appliquent la même
formule, chacun avec son tempérament différent.
Attendons, et peut-être un maître de génie
viendra-t-il dire puissamment le mot que balbutient les talents
de l'heure présente.
M. Édouard Manet a été un des infatigables
ouvriers du naturalisme, et il demeure aujourd'hui le talent
le plus net, celui qui a montré la personnalité
la plus fine et la plus originale, dans l'étude sincère
de la nature. Il a, au Salon de cette année, un portrait
très remarquable de M. Antonin Proust et une scène
de plein air, Chez le père Lathuille, deux figures à
une table de cabaret, d'une gaieté et d'une délicatesse
de tons charmantes. Voici quatorze ans que j'ai été
un des premiers à défendre M. Manet contre les
attaques imbéciles de la presse et du public. Depuis ce
temps, il a beaucoup travaillé, luttant toujours, s'imposant
aux hommes d'intelligence par ses rares qualités d'artiste,
la sincérité de ses efforts, l'originalité
si claire et si distinguée de sa couleur, la naïveté
même qu'il a toujours eue devant la nature. C'est une existence
entière vouée à l'art, courageusement ;
et , un jour, l'on reconnaîtra quelle place capitale il
a tenue dans l'époque de transition que traverse en ce
moment notre école française. Il en demeurera comme
la caractéristique la plus aiguë, la plus intéressante
et la plus personnelle. Mais, dès aujourd'hui, on peut
mesurer son importance au rôle décisif qu'il joue
depuis vingt ans ; il suffit de déterminer l'influence
qu'il a eue sur tous les jeunes peintres qui sont venus après
lui. Et je ne parle pas de certains peintres ses aînés,
qui l'ont pillé parfaitement, avec une habileté
d'assimilation incroyable, tout en affectant de sourire de lui
; ces messieurs lui ont pris sa couleur blonde, sa justesse de
ton, son procédé naturaliste, non pas naïvement,
mais en accommodant cette peinture au goût du public, de
façon qu'ils ont eu la foule pour eux, tandis qu'elle
continuait à bafouer M. Édouard Manet. Il en est
toujours ainsi, les habiles triomphent sur le corps des naïfs.
Quant aux jeunes peintres qui ont beaucoup profité des
oeuvres de M. Manet, ils forment aujourd'hui une vaste école,
dont il devrait être le véritable chef; ils ont
beau ne pas le reconnaître pour tel, le discuter, le trouver
incomplet, dire qu'il n'a pas tenu ses promesses et que l'artiste
en lui est resté inférieur à la formule
nouvelle qu'il apportait après Courbet et les paysagistes,
il n'en est pas moins vrai qu'ils lui ont chacun emprunté
quelque chose et qu'il a été le rayon de vérité
qui leur a ouvert les yeux, lorsqu'ils tâtonnaient encore
sur les bancs de l'École des beaux-arts. Voilà
la véritable gloire de M. Édouard Manet : son influence
a atteint les élèves de M. Gérome et de
M. Cabanel, en passant par les impressionnistes, qui sont ses
fils directs.
À la tête des impressionnistes, j'ai cité
tout à l'heure M. Claude Monet, en disant qu'il s'était
décidé, cette année, à envoyer deux
toiles au Salon. Une de ces toiles seulement a été
reçue, et avec peine, ce qui l'a fait placer tout en haut
d'un mur, à une élévation qui ne permet
pas de la voir. C'est un paysage, Lavacourt, un bout de Seine,
avec une île au milieu, et les quelques maisons blanches
d'un village sur la berge de droite. Personne ne lève
la tête, le tableau passe inaperçu. Cependant, on
a eu beau le mal placer, il met là-haut une note exquise
de lumière et de plein air ; d'autant plus que le hasard
l'a entouré de toiles bitumineuses, d'une médiocrité
morne, qui lui font comme un cadre de ténèbres,
dans lequel il prend une gaieté de soleil levant. M. Monet,
lui aussi, est un maître. Il n'a pas la note distinguée
de M. Manet, il peint lourdement les figures mais c'est un paysagiste
incomparable, d'une clarté et d'une vérité
de tons superbes. Il y a surtout en lui un peintre de marines
merveilleux ; l'eau dort, coule, chante dans ses tableaux, avec
une réalité de reflets et de transparence que je
n'ai vue nulle part. Ajoutez qu'il est fort habile, maître
de son métier, sans tâtonnement, fait pour plaire
au public, s'il s'en donnait la moindre peine. Aussi est-ce un
grand étonnement pour nous tous que ce peintre si bien
doué lutte encore obscurément, après avoir
débuté au Salon par des toiles très regardées
et très discutées, telle que sa Femme à
la robe verte, dont on parle encore. J'ai expliqué que
la campagne faite par M. Monet avec les impressionnistes n'avait
pas été heureuse pour lui. Il faudrait maintenant,
si je voulais étudier complètement son cas, entrer
dans des considérations d'un ordre personnel que j'hésite
à aborder. Ce que je puis dire, c'est que M. Monet a trop
cédé à sa facilité de production.
Bien des ébauches sont sorties de son atelier, dans des
heures difficiles, et cela ne vaut rien, cela pousse un peintre
sur la pente de la pacotille. Quand on se satisfait trop aisément,
quand on livre une esquisse à peine sèche, on perd
le goût des morceaux longuement étudiés ;
c'est l'étude qui fait les oeuvres solides. M. Monet porte
aujourd'hui la peine de sa hâte, de son besoin de vendre.
S'il veut conquérir la haute place qu'il mérite,
s'il veut être un des maîtres que nous attendons,
il lui faut résolument se donner à des toiles importantes,
étudiées pendant des saisons, sans autre préoccupation
que de s'y mettre tout entier, avec son tempérament. Qu'il
ne s'occupe plus de la question des expositions, qu'il fasse
avec entêtement de la grande et belle peinture, et avant
dix ans il sera reçu, placé sur la cimaise, récompensé,
il vendra ses tableaux très cher et marchera à
la tête du mouvement actuel.
L'autre peintre impressionniste, M. Renoir, qui a exposé
au Salon, se trouve également fort mal placé. Ses
deux toiles : Pêcheuses de moules à Berneval et
Jeune fille endormie, ont été accrochées
dans la galerie circulaire qui règne autour du jardin
; et la lumière crue du grand jour, les reflets du soleil
leur font le plus grand tort, d'autant plus que la palette du
peintre fond déjà volontiers toutes les couleurs
du prisme dans une gamme de tons, parfois très délicate.
Mais, encore une fois, à quoi bon se fâcher contre
le jury et l' Administration ?. C'est une simple lutte, dont
on sort toujours vainqueur, à force de courage et de talent.
Tels sont donc les impressionnistes introduits cette année
dans le sanctuaire. Ils sont bien peu nombreux. Mais nous allons
voir maintenant les impressionnistes adroits, ceux de la dernière
heure, qui ont pris le vent et qui ont lâché l'École,
lorsqu'ils ont compris où allait souffler le succès.
Et il ne s'agit pas ici de toiles obscures, il s'agit des tableaux
qui attroupent le public.
D'abord, M. Bastien-Lepage. Ce jeune peintre, qui est à
peine âgé de trente ans, je crois, a déjà
remporté toutes les récompenses imaginables, des
médailles et la croix. On l'acclame, on le grise d'éloges.
Il n'a trouvé devant lui aucun obstacle, le succès
l'a pris par la main dès sa sortie de l'atelier de M.
Cabanel ; car, et c'est ici que j'insiste, M. Bastien-Lepage
est un élève de M. Cabanel. Cela n'est pas un crime,
certes ; mais il faut mesurer le chemin parcouru, des enseignements
classiques du maître aux oeuvres naturalistes de l'élève.
Comme nous allons le voir, c'est l'École aujourd'hui qui
fournit au naturalisme ses recrues. Il ne faut accuser personne
de calcul ; mettons que ce soit l'air même de l'époque
qui enlève à l'École ses produits les plus
adroits pour les jeter dans la voie de la modernité ;
il y a là une preuve plus forte encore de la puissance
irrésistible du mouvement actuel. Quoi qu'il en soit,
M. Bastien-Lepage s'est dérobé aux recettes de
M. Cabanel, pour se donner amoureusement à l'étude
de la nature ; il a exposé d'abord des portraits très
fins et très étudiés ; puis il a envoyé
les tableaux qui ont fait sa jeune réputation : Les Foins
et Les Pommes de terre, deux pages où l'on a respiré
le grand air avec une surprise pleine d'admiration. Cette année,
le peintre a été pris d'une ambition plus haute.
En songeant à la figure historique de notre Jeanne d'Arc,
il a pensé qu'aucun peintre n'avait encore eu l'idée
de nous donner une Jeanne d'Arc réelle, une simple paysanne
dans le cadre de son petit jardin lorrain. Il y avait là
une tentative naturaliste très intéressante, dont
il a compris toute la portée. Le sujet dès lors
s'indiquait aisément. il n'y avait qu'à prendre
une des paysannes lorraines de nos jours et à la peindre
dans son jardin. C'est ce que M. Bastien-Lepage a fait. Il a
cru devoir choisir le moment où Jeanne entend des voix,
ce qui dramatise le tableau et rentre dans la donnée historique.
La jeune fille était assise sous un pommier, travaillant,
lorsqu'elle a entendu les voix ; et elle s'est levée,
les yeux fixes, en extase, et elle a fait quelques pas, le bras
tendu, écoutant toujours. Ce mouvement est fort juste.
On y sent l'hallucination. Jusque-là, tout reste acceptable,
tout rentre dans la donnée naturaliste du cas physiologique
de Jeanne. Mais M. Bastien-Lepage, sans doute pour rendre son
sujet plus intelligible, s'est imaginé d'aller peindre
dans les branches d'un pommier la vision de la jeune fille, deux
saintes et un chevalier cuirassé d'or. Pour moi, c'est
là un soin fâcheux ; l'attitude de Jeanne, son geste,
son oeil d'hallucinée suffisaient pour nous conter tout
le drame ; et cette apparition enfantine qui flotte n'est qu'un
pléonasme, un écriteau inutile et encombrant. Cela
me déplaît d'autant plus, que cela gâte toute
la belle unité naturaliste du sujet. Jeanne seule devrait
voir les saintes, qui sont des imaginations pures, des effets
morbides de son tempérament. Si le peintre nous les montre,
c'est qu'il n'a pas compris son sujet, ou du moins qu'il n'a
pas voulu nous le donner dans sa vérité strictement
scientifique. J'insiste, parce que je soupçonne M. Bastien-Lepage
de s'être entêté à montrer les saintes,
par un système de naturalisme mystique qui a des adeptes.
On se pique d'être primitif, on peint avec une naïveté
affectée un modèle d'atelier, puis on lui ceint
le front d'une auréole d'or ; de même pour Jeanne
d' Arc, on veut bien la paysanne lorraine dans son jardin, on
exagère même la rusticité des détails,
seulement on plante en l'air une trouée d'or, qui est
là pour la pose de la croyance. Rien n'est distingué
comme d'être primitif, tandis qu'il est grossier et anti-artistique
d'être scientifique. M. Bastien-Lepage, par sa vision,
a sans doute voulu échapper à l'accusation de faire
de la physiologie ; et c'est ce que je lui reproche. D'ailleurs,
tout ceci n'est que de la littérature, il faut aborder
le côté peinture. Depuis 1830, nous nous enfonçons
jusqu'au cou dans la peinture à idées, le sujet
seul nous importe, lorsque les grands maîtres flamands,
italiens et espagnols s'inquiétaient très peu du
sujet ; ils étaient avant tout des ouvriers superbes,
et c'est nous, les commentateurs, qui leur prêtons toutes
sortes d'intentions littéraires, qu'ils n'ont certainement
jamais eues. Donc, si nous étudions M. Bastien-Lepage
peintre, nous voyons qu'il doit beaucoup aux impressionnistes
; il leur a pris leurs tons clairs, leurs simplifications et
même quelques-uns de leurs reflets ; mais il leur a pris
tout cela comme devait le faire un élève de M.
Cabanel, avec une habileté extrême, et en fondant
toutes les accentuations dans une facture équilibrée,
qui fait la joie du public. C'est l'impressionnisme corrigé,
adouci, mis à la portée de la foule. L'air manque
un peu dans sa Jeanne d'Arc, la figure s'écrase dans les
fonds ; mais la tonalité grise de l'ensemble est jolie
et des morceaux du jardin sont traités avec un véritable
amour de la vérité. Certains peintres doutent que
M. Bastien-Lepage puisse produire de grandes toiles, où
il lui faudrait distribuer plusieurs personnages ; ils font remarquer
qu'il ne sort pas d'une figure ou de deux au plus, et ils ajoutent
que cette année la figure de Jeanne s'agence assez mal
avec la vision qui se brouille dans les branches du pommier.
Il y a du vrai dans ces critiques. En somme M. Bastien-Lepage
est fort jeune, il faut attendre pour porter sur lui un jugement
définitif. En ce moment, je crois qu'on a tort de l'acclamer
comme un maître ; cela n'est pas sain. Je me défie
toujours de ces engouements subits de la critique et du public
; et je ferai remarquer que les véritables maîtres
n'ont jamais été accueillis avec cet enthousiasme
facile ; au contraire, tous les maîtres ont commencé
par être lapidés, ils n'ont grandi que dans la lutte,
Ingres, Delacroix, Courbet, pour ne nommer que ceux-là.
A mon sens, le triomphe aisé de M. Bastien-Lepage n'est
donc qu'un mauvais symptôme ; s'il apportait une originalité
vraiment forte, cette originalité fâcherait tout
le monde. Jusqu'à présent, il n'a fait preuve que
de qualités moyennes et aimables, que d'une adresse très
grande à s'approprier les nouveaux procédés,
sans montrer une personnalité vraiment solide de grand
peintre. Ainsi, le succès de Jeanne d'Arc est surtout
dans l'effet littéraire, dans l'étrangeté
voulue de cette paysanne hystérique, aux yeux vides et
clairs. Tout cela est fort discutable, mais il y a là
une volonté. C'est pourquoi je dis qu'il faut attendre.
Les prochains tableaux de M. Bastien-Lepage nous apprendront
s'il a de la puissance, s'il y a en lui un maître qui bégaye
encore, ou bien s'il n'y a qu'une intelligence souple s'assimilant
les idées qui sont dans l'air et en tirant habilement
le plus de succès possible.
Je me suis étendu sur M. Bastien-Lepage, parce qu'il est,
pour moi, le type du transfuge de l'Ecole des beaux-arts revenant
à l'étude sincère de la nature, avec son
métier adroit de bon élève. Mais je dois
m'arrêter aussi à M. Gervex, qui est dans le même
cas. Lui, également, a étudié sous M. Cabanel,
et s'est ensuite séparé avec éclat de la
bande académique. On se rappelle cette Communion de la
Trinité, qui fut très regardée et qui avait
des qualités de modemité remarquables. Puis, il
a exposé le Retour du bal, une scène de la vie
mondaine, une femme sanglotant sur un canapé, pendant
que le mari ou l'amant, debout, retirait nerveusement ses gants
; et il y avait dans ce petit drame intime une vérité
d'attitudes, un amour de notre vie contemporaine, qui en faisaient
une tentative des plus intéressantes. J'avoue aimer beaucoup
moins son tableau de cette année : Souvenir de la nuit
du 4, un sujet emprunté à la pièce de vers
où Victor Hugo raconte le meurtre d'un enfant, lors du
coup d'État de décembre 1851. L'enfant, mort, a
été rapporté chez sa mère, stupide
de douleur : un médecin l'a déshabillé et
l'examine, pendant que plusieurs personnes, des émeutiers
et des bourgeois, occupent le fond du tableau. Est-ce le côté
mélodramatique qui me déplaît ? Je ne sais.
Puis, la peinture me paraît sourde. M. Gervex n'en reste
pas moins, avec M. Bastien-Lepage, à la tête du
groupe des artistes qui se sont détachés de l'École
pour venir au naturalisme.
Et il me faudrait maintenant nommer toute une foule de jeunes
peintres. Mais je dois me borner, je me contenterai d'indiquer
ceux dont les envois au Salon sont très regardés
cette année. M. Cazin a deux toiles fort remarquables,
Ismaël et Tobie, où je trouve ce naturalisme mystique
que j'aime médiocrement : pourquoi prendre des sujets
bibliques et les habiller à la moderne ? L'impression
de la nature n'en est pas moins très forte et très
large dans les oeuvres de M. Cazin. On fait aussi un succès
à M. Lerolle, dont le tableau : Dans la campagne a une
largeur d'horizon fort bien rendue. Au milieu d'une vaste plaine
coupée d'un rideau d'arbres, une paysanne mène
un troupeau de moutons. La paysanne est un peu de la famille
éIégiaque des bergères de M. Jules Breton
; mais l'effet obtenu n'en a pas moins une certaine puissance.
J'ai entendu opposer la toile de M. Lerolle à celle de
M. Bastien-Lepage et dire que la véritable Jeanne d'Arc
était plutôt dans la première ; c'est là
une opinion des gens qui aiment le simple et que les raffinements
de composition et la naïveté affectée de M.
Bastien-Lepage commencent à agacer. Je viens de nommer
M. Jules Breton, qui, lui, est un naturaliste de la veille, mais
un naturaliste tout confit en poésie. Il a cette année
encore au Salon une de ces scènes champêtres dont
les paysannes ont l'air de déesses déguisées.
C'est d'un senti- ment très large, si l'on veut ; mais
nous sommes ici dans un poème, et non dans la réalité"
M. Jules Breton, qui est un peintre creux, me fait toujours regretter
Courbet. Et je me hâte : M. Roll, un élève
de M. Gérome, cette fois, expose une vaste toile, une
Grève de mineurs, où il y a de la puissance ; M.
Dantan a peint Un coin d'atelier, avec une minutie dans la vérité
qui va jusqu'au trompe-l'oeil et qui ne me plaît guère
; M. Butin a un Ex-voto peint avec une sincèrité
et une solidité rares ; M. Pelez, encore un élève
de M. Cabanel, et qui l'année dernière était
plongé dans la mythologie , donne cette année une
scène de blanchisseuses, Au lavoir, où il y a un
sincère effort vers la nature et des qualités d'observation
remarquables. Je m'arrête, je crois inutile d'allonger
davantage la liste des recrues du naturalisme.
Ainsi donc, voilà des noms, voilà des faits. Chaque
année l'École s'appauvrit. On voit tous les jeunes
talents, tous ceux qui ont un besoin de vie et de succès,
venir à la nouvelle formule, aux sujets modernes, à
l'observation exacte de la nature, à cette peinture du
plein air qui baigne les personnages dans le milieu de lumière
vraie où ils vivent. Certes, je l'ai dit, il y a parmi
ces convertis beaucoup de talents faux et débiles ; mais
encore faut-il les remercier d'ouvrir les yeux et de tenter la
vérité. Ce sont eux, d'ailleurs, avec leur adresse,
qui feront accepter cette formule impressionniste, si mal comprise
: la vie telle qu'elle est, et rendue dans ses véritables
conditions de lumière.
Je n'entends pas faire ici une étude
complète du Salon de cette année. Mon seul désir
est d'indiquer avec quelque netteté 1 'évolution
qui a lieu en ce moment dans notre école de peinture.
Après avoir montré le naturalisme, attirant et
groupant les talents jeunes, je jetterai simplement un coup d'oeil
sur la peinture académique pour indiquer où elle
en est.
Voyez cette misère. Voilà M. Cabanel avec une Phèdre.
La peinture en est creuse comme toujours, d'une tonalité
morne où les couleurs vives s' attristent elles-mêmes
et tournent à la boue. Quant au sujet, que dire de cette
Phèdre sans caractère, qui pourrait être
aussi bien CIéopâtre que Didon ? C'est un dessus
de pendule quelconque, une femme couchée, et qui a l'air
fort maussade. Cela est faux de sentiment, faux d'observation,
faux de facture. Si nous passons à M. Bouguereau, à
sa Flagellation du Christ, par exemple, nous tombons d'un mal
dans un pis ; ici l'habileté est telle, que la nature
disparaît complètement ; on regrette le lâché
de M. Cabanel. C'est la perfection dans la banalité. Mais
il y a encore un degré en dessous, et ce degré
nous le descendons avec M. Émile Signol. Celui-là
est en enfance. Il a eu des succès autrefois qui l'ont
mis hors concours ; ce qui est heureux pour lui, car je pense
que le jury ne recevrait pas ses toiles actuelles. Sa Première
Croisade et son Tancrède d la montagne des Oliviers montrent
à quel point de ramollissement peut conduire le poncif
académique.
À côté de ces pauvretés de l'École,
il y a, au Salon, des oeuvres de grand mérite dues à
des personnalités qui se sont créé des places
honorables dans l'art contemporain. Je nommerai par exemple MM.
Bonnat, Henner, Vollon, Jean-Paul Laurens. Les trois premiers
sont des ouvriers du mouvement naturaliste, à des points
de vue particuliers ; ils y apportent chacun son procédé
personnel. Aucun d'eux, à mon sens, n'a résumé
la formule avec la facture magistrale d'un Courbet ou la flamme
superbe d'un Delacroix ; mais, s'ils n'ont pu se hausser au génie,
ils font à coup sûr preuve du plus grand talent,
et leurs études consciencieuses de la nature aident beaucoup
à l'évolution présente. Pour moi, ils tiennent
dans la peinture la place que MM. Augier, Dumas et Sardou occupent
dans la littérature dramatique, une place de pionniers,
de talents transitoires et précurseurs, donnant la monnaie
de l'époque, ne s'incarnant pas dans des oeuvres complètes
et magistrales. Cette année, le portrait de M. Grévy
, exposé par M. Bonnat, est peu goûté ; on
le trouve froid et sec. Son second tableau, Job, soulève
d'autre part beaucoup de discussions. Les dames se récrient,
trouvent affreux ce vieillard au ventre ridé, aux membres
décharnés. Il est certain que nous sommes loin
des chairs ambrées de M. Bouguereau. Comment voulait-on
que M. Bonnat peignît Job, ce type de misère et
d'ordure ? Je trouve que, loin de renchérir sur la Bible,
il nous a encore épargné les plaies et le pus que
Job raclait avec un débris de poterie. Son Job, si on
le compare au texte, reste un Job de bonne société.
Du moment où l'artiste voulait peindre la figure de tous
les abandons et de tous les dégoûts, il lui fallait
bien avoir le courage de l'horreur. Maintenant, j'accorde que
les jeunes dames tendres auraient tort de chercher à s'exciter
devant cette vieillesse affreuse. Je ne reprocherai donc pas
à M. Bonnat sa conscience d'artiste, je trouve qu'il n'a
jamais aimé davantage la nature, ni peint une académie
avec plus de solidité. Ce que j'aime moins, c'est sa facture
elle-même, solide mais lourde, de tons sans transparence,
comme bâtie à chaux et à sable, ayant le
grain serré et apparent d'un crépissage. Nous n'avons
pas actuellement d'ouvrier plus consciencieux, mais nous avons
des artistes plus fins ; par exemple, comparez la facture de
M. Bonnat à celle de Courbet, et vous sentirez comment
on peut être puissant sans cesser d'être fin. M.
Henner, comme peintre, est justement le contraire de M. Bonnat
: tout son grand mérite se trouve dans la finesse du ton,
dans cette gamme blonde, qu'il fait si adorablement chanter,
en la détachant sur des fonds noirs. Chez lui encore,
il y a une grande observation. Un respect de la nature, subordonné
il est vrai à son procédé. Le malheur est
que ce procédé est toujours le même. L'artiste
ne se renouvelle pas ; chaque année il expose la même
figure nue, se détachant sur les mêmes feuillages
sombres. Cela tourne à la spécialité. Cependant,
cette année, M. Henner a, au Salon, une toile : Le Sommeil,
une jeune femme endormie d'une tonalité plus claire et
plus vraie. Quant à M. Vollon, c'est un virtuose de la
palette, c'est un de nos peintres les plus adroits, et j'emploie
ici ce mot dans un bon sens ; il y a en lui un ouvrier merveilleux,
d'un métier gras et puissant, tel qu'il ne s'en est certainement
pas produit depuis Courbet. Son exposition de cette année
n'a pas grande importance ; elle consiste en une simple nature
morte, une courge peinte avec une largeur superbe.
J'ai nommé M. Jean-Paul Laurens. Celui-là ne peut
guère être rangé parmi les naturalistes.
Il a voulu faire revivre la peinture historique, sans la renouveler
par l'observation et l'analyse de la nature. Dans l'histoire,
il n'a vu que de grandes images à effet, des spectacles
mélodramatiques, la ruine, la flamme, le sang. C'est un
Delaroche à manière noire. Le pis est que cet historien
romantique est un peintre médiocre ; j'entends qu'il pense
peut-être, mais qu'il ne peint pas, ce qui est une condamnation
absolue pour un peintre. Sa peinture est celle de tout le monde
; il sait ce qu'on doit savoir, il a toutes les recettes, il
fait proprement ; mais le tempérament est nul, mais cela
n'apporte rien de personnel et de profondément humain.
La critique, cette année, se montre sévère
pour son Honorius, l'empereur enfant, vêtu de rouge et
portant le globe du monde, assis sur le trône des Césars,
et dans lequel il a personnifié le Bas-Empire. Je ne comprends
guère cette sévérité. L'idée
est heureuse ; je préfère cette sorte de symbole
aux scènes violentes du peintre : Les Emmurés de
Carcassonne ou L'Interdit. Quant à la peinture, si elle
est désagréable, plate et morne, avec des tons
criards, elle est ce qu'elle a toujours été, et
les critiques qui l'ont acceptée dans les scènes
à effet, manquent de logique en l'attaquant dans cette
figure en carton d'Honorius. Je soupçonne que le sujet
seul importe à la plupart des critiques ; ils préfèrent
simplement un bon mélodrame.
Je me reprocherais, dans ces notes rapides, de ne pas parler
du grand carton de M. Puvis de Chavannes, destiné à
compléter la décoration du musée d'Amiens.
C'est un immense dessin de plus de trois mètres de hauteur
sur seize mètres de longueur, représentant de jeunes
Picards s'exerçant à la lance. La composition est
si vaste, elle comprend un si grand nombre de groupes, que je
me contenterai d'en louer la belle ordonnance, d'une savante
simplicité. M. Puvis de Chavannes est aujourd'hui le seul
peintre qui ait le sens de la grande décoration ; son
originalité et sa puissance sont dans la simplification
du dessin, dans l'unité du ton, dans ces larges pages
qui ornent les monuments, sans en écraser ni en trouer
l'architecture. Et ce dont il faut le louer surtout, c'est que,
tout en simplifiant, il reste dévot à la nature
; sa sobriété n'exclut pas la vérité,
au contraire . il y a bien là une convention presque hiératique
de dessin et de couleur , mais on sent l'humanité sous
le symbole.
Je passe aux portraits, et j'y trouve encore le naturalisme triomphant.
M. Fantin-Latour a surtout un portrait, celui de Mlle L. R ***
, qui est une merveille de science. L'artiste est un savant dans
son art ; il a passé des années à étudier
les maîtres, il connaît sa palette comme personne
au monde ; et cette science ne l'empêche pas d'être
respectueux devant la nature, de la consulter toujours et de
lui obéir. Chacune de ses toiles est un acte de conscience.
Il excelle à peindre les figures dans l'air où
elles vivent, à leur donner une vie chaude et souple ;
c'est ce qui fait que, malgré le cadre restreint où
il s'est enfermé, ne sortant guère du portrait,
il n'en a pas moins une situation à part, très
haute. Si j'avais un reproche à faire à sa peinture,
ce serait un peu de mollesse et des tons trop travaillés
; mais justement, cette année, le portrait qu'il expose
est un de ceux qu'il a peints le plus solidement. Les toiles
de M. Fantin-Latour ne sautent pas aux yeux, n'accrochent pas
au passage ; il faut les regarde longtemps, les pénétrer
, et leur conscience , leur vérité simple vous
prennent tout entier et vous retiennent. Le contraire a lieu,
lorsqu'on passe devant les portraits de M. Carolus-Duran. C'est
un bouquet de couleurs vives, un éclat aveuglant qui vous
tire l'oeil ; on s'arrête et on admire cette facture brillante,
enlevée comme un air de bravoure. Cela se campe d'un air
de matamore. Les étoffes surtout sont magnifiques ; puis
il y a des tours de force, des difficultés vaincues, des
rouges sur des rouges, des bleus sur des bleus. L'artiste a évidemment
un des métiers les plus crânes de l'époque.
Mais il ne faut pas trop s'attarder devant ses toiles, car le
côté factice en apparaît bientôt ; il
y a des duretés, l'air manque. Puis, ce qui est plus grave,
on ne sent pas là un amour de la nature bien sincère
; le " chic " presque partout remplace l'observation
; ce n'est qu'un placage superbe. À la dernière
Exposition universelle, les tableaux de M. Carolus-Duran causèrent
une surprise fâcheuse ; tous parurent avoir noirci, on
aurait dit un feu d'artifice éteint.
Parmi les portraits intéressants du Salon, je citerai
celui du peintre Butin, que M. Duez expose. M. Duez est, lui
aussi, très tourmenté par ce souffle de naturalisme
qui transforme les lettres et les arts. Je crois savoir qu'il
rêve le plein air, comme les impressionnistes. Il y a encore
un portrait de M. Clemenceau, par M. Bin, un peu dur et un peu
noir. Quant à M. Baudry, membre de l'Institut, commandeur
de la Légion d'honneur, il a exposé deux portraits,
qu'on juge sévèrement et avec raison. Voilà
où conduit l'École, lorsqu'on a un semblant de
tempérament et qu'on cherche en dehors de la saine et
bonne nature. Les têtes peintes par M. Baudry sont "cuisinées"
de la façon la plus compliquée du monde ; cela
n'est ni juste ni bien portant. Enfin, je dirai un mot d'un triptyque
qui soulève une grosse curiosité. M. Desboutin
a peint dans les trois compartiments d'un seul cadre la famille
Loyson, l'enfant entre le père et la mère. Je laisse
de côté le tapage du sujet, et je trouve des qualités
de facture remarquables. Il y a surtout chez M. Desboutin un
graveur à la pointe sèche d'une grande originalité.
Il me reste à terminer par le paysage. Ici, la bataille
naturaliste est gagnée depuis longtemps. C'est par le
paysage que notre école est allée à la dévotion
de la nature. Toute la génération des grands paysagistes,
morts aujourd'hui, Théodore Rousseau, Corot, Millet, Daubigny
, est partie la première à la recherche du vrai,
plantant des chevalets en pleine campagne, retournant aux éternelles
sources de l'observation et de l'analyse. À cette heure,
il ne reste que des élèves de ces maîtres
; mais le branle est donné, il n'y a plus de paysage en
dehors de l'étude sur nature, il ne vient à aucun
peintre l'idée grotesque de s'enfermer dans son atelier
pour composer des arbres. M. Gustave Doré seul ose encore
courir le ridicule de faire des paysages d'imagination. Cette
année, il a au Salon le Crépuscule et Souvenir
de Lock-Corron, deux étonnants horizons romantiques, d'un
effet théâtral, et peints dans ces tons boueux dont
il attriste d'ordinaire ses plus fulgurantes imaginations. Remarquez
que ce titre : " Souvenir de Lock-Corron ", a l'air
d'indiquer que le peintre a tout au moins pris des notes sur
nature. Mais je ne sais comment il fait, il peint en plein rêve,
même lorsqu'il s'appuie sur une réalité.
On dit M. Gustave Doré très aigri de son peu de
succès comme peintre ; il croit de bonne foi ressusciter
Michel-Ange, d'autant plus que certains critiques ont fait la
mauvaise plaisanterie de le lui persuader ; et il accuse la bêtise
de ses contemporains, qui passent avec indifférence devant
ses immenses toiles. M. Gustave Doré doit s'en prendre
à lui seul ; il porte simplement aujourd'hui la peine
de son dédain de la nature ; car si l'imagination suffisait
pour les illustrations si mouvementées et si puissantes
d'effet dont il a enrichi tant de beaux livres, elle ne l'a plus
soutenu quand il a abordé la peinture, dans des cadres
gigantesques. Il lui faudrait avoir vieilli devant le modèle
vivant, tandis qu'il s'est toujours satisfait avec sa seule fantaisie.
Si vous voulez comprendre le vide des deux paysages de cette
année, de ces images plates et sans vie, malgré
leur prétention au style, comparez-les à la vue
de Paris de M. Guillemet : Le vieux Quai de Bercy. Je choisis
cette toile, parce qu'elle est l'oeuvre d'un artiste de tempérament,
qui a la religion du vrai. La Seine roule et s'enfonce ; à
droite et à gauche, les quais allongent le pêle-mêle
de leurs constructions, des hangars, des usines, des cabarets
; tandis que, tout au fond, derrière les lignes grises
des ponts, un quai lointain de Paris blanchit au soleil. Rien
de plus gai ni de plus vivant que ces mille détails, ce
faubourg grouillant, cette trouée de lumière sur
la grande ville, dont on sent comme l'odeur et le bruit. Cela
vous arrête ainsi qu'une fenêtre ouverte brusquement
sur un horizon connu. Et cela est très solidement peint,
avec des tons clairs et gras, avec une largeur de facture qui
répugne aux ficelles du métier. Je citerai encore
les paysages de M. Pelouze, de M. Lapostolet, et je pourrais
en indiquer beaucoup d'autres. Mais je le dis encore, ce n'est
point ici une étude complète du Salon, ce sont
de simples notes sur le mouvement qui se produit dans la peinture
contemporaine.
J'ai fini. En somme, j'ai constaté les progrès
croissants du naturalisme. Chaque année, à chaque
Salon, on peut voir l'évolution s'accuser davantage. Les
peintres de la tradition académique se lassent, produisent
des oeuvres de plus en plus médiocres, dans l'isolement
qui s'élargit autour d'eux ; tandis que toute la vie,
toute la force viennent aux peintres de la réalité
et de la modernité. Les élèves de MM. Cabanel
et Gérome les abandonnent un à un ; ce sont les
meilleurs, les plus intelligents, les mieux doués, qui
ont déserté l'École les premiers, entraînant
sur leurs pas tous leurs camarades de quelque mérite,
ne laissant aux professeurs que les médiocres, ceux qu'aucun
tempérament ne tourmente ; de sorte qu'avant dix ans la
désertion sera complète, la face de l'art transformée,
le naturalisme triomphant, sans adversaires. D'ailleurs, nous
avons vu, par les exemples de MM. Bonnat, Henner et Vollon,
que tout artiste de talent s'appuie aujourd'hui sur l'observation
et l'analyse ; c'est grâce à ces messieurs que le
naturalisme, balbutiant encore il est vrai, entrera sans doute
prochainement à l'Institut. Et j'ai surtout insisté
sur le rôle considérable que les peintres impressionnistes
jouent en ce moment. Si aucun d'eux ne réalise en maître
la formule d'art qu'ils apportent, cette formule n'en est pas
moins en train de révolutionner la peinture contemporaine.
J'espère avoir démontré combien des artistes
tels que MM. Bastien-Lepage et Gervex lui ont emprunté.
L'avenir est là, on le verra plus tard. Après Delacroix,
après Courbet, des peintres de génie qui
traduisaient la nature avec des procédés anciens,
il ne reste plus, si l'on veut avancer encore, qu'à se
remettre à l'étude des réalités et
à tâcher de les voir dans des conditions de vérité
plus grandes. Toutes les recherches doivent porter sur la lumière,
sur ce jour où baignent les êtres et les choses.
Tous les efforts doivent tendre à rendre les oeuvres plus
fortes, plus vivantes, en donnant l'impression complète
des figures et des milieux, dans les mille conditions d'existence
où ils peuvent se présenter.
Emile Zola
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