L'Assommoir au théâtre
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L'Assommoir, le chef-d'oeuvre du roman naturaliste, publié en feuilleton en 1876 puis en librairie en janvier 1877, est tiré en drame par William Busnach
et Octave Gastineau en 1879 avec la collaboration très étroite d'Emile Zola qui ne cosigne cependant pas la pièce. Gastineau, mort le 1er juillet 1878,
a peu influencé l'élaboration de L'Assommoir.
Le texte de la pièce, illustré d'un dessin de Georges Clairin, est publié en 1881 chez Charpentier, avec une préface d'Emile Zola, L'Assommoir au théâtre, qui avait paru
dans Le Voltaire des 28 janvier, 25 février et 2 septembre 1879. En 1884, le texte est publié toujours chez Charpentier dans l'ouvrage titré Trois Pièces signé de William Busnach.
Le drame de
L'Assommoir est représenté la première fois le 18 janvier 1879 au Théâtre de l'Ambigu-Comique. Exalté, Flaubert écrit à Zola le lendemain : "Je viens d'envoyer
chercher à Rouen
Le Figaro et
Le Gaulois, et je vois que la soirée a été splendide, immense succès : Ah ! Enfin, voilà quelque chose de bon qui arrive. Vous n'imaginez pas comme je suis
content, mon cher ami." Zola lui répond le 22 janvier : "La première représentation s'est donc passée magnifiquement [...]. Personne ne croyait au succès, pas même moi. Aussi, vous
pensez, quel coup de foudre ! Il y a des gens qui n'en sont pas encore remis. Ils me couvrent bien de boue dans les journaux, mais ils ne peuvent pas nier le succès, ce qui les enrage."
Henry Fouquier écrit dans le
XIXème siècle le 21 janvier : " Il est incontestable que cette première a été un grand évènement parisien." Le 23 janvier, Edmond de Goncourt confie
à Zola : "La partie est gagnée, le théâtre vous est ouvert." Le 26 janvier, Aristide Roger affirme dans
Le Journal illustré : "M. Emile Zola, grand apôtre du naturalisme, durant huit jours
a fait équilibre à M. Gambetta dans la balance de la popularité." Dans la même livraison, Charles Darcours ajoute : "Cette pièce vient de ressusciter l'Ambigu, qui était mort depuis
longtemps, et qui depuis une semaine est redevenu le plus jeune de nos théâtres." C'est au tour d'Alphonse Daudet de proclamer le 27 janvier dans
Le Journal Officiel : "L'effet de la
représentation a été considérable." Le même jour, Huysmans enthousiaste écrit à Zola : " Succès sur toutes les lignes. Quelques sifflets éteints sous des tonnes de bravos." Charles Bigot
note dans
La Réforme le 15 février 1879 : "La première représentation de
L'Assommoir serait pour notre génération quelque chose comme ce qu'avait été la représentation d'
Hernani pour nos
pères : une bataille et une date historique. On parlait de cabale, on parlait de scandales et de tapage : un Parisien du tout-Paris sera toujours désireux de ne pas manquer une de
ces fêtes-là."
Edouard Rod publie en avril 1879 à la librairie Marpon et Flammarion une brochure intitulée A propos de L'Assommoir. Après un chapitre biographique sur Zola, Rod défend le roman
contre les accusations qui avaient été portées contre lui et raconte ensuite longuement en particulier "la première" du 18 janvier 1879. La conclusion de l'exposé est enthousiaste : "Que
nos voeux accompagnent la jeune école dans sa marche lente et sûre ! Nous sommes heureux d'avoir eu quelques occasions de prendre la défense dans cette courte étude. Notre seul regret
est de n'avoir pu le faire souvent."
Le succès prodigieux remporté par la pièce est dû, en partie, à une mise en scène très soignée qui reproduite avec fidélité et réalisùe les lieux du roman et les costumes. La pièce
plut beaucoup au public qui applaudit une excellente distribution avec Gil Naza d'un saisissant réalisme dans le rôle de Coupeau, cette figure tragique d'ouvrier assommé par l'alcool.
En effet, pour jouer la scène du delirium tremens, l'acteur était allé à l'hôpital Sainte-Anne observer des cas de "folie" dus aux effets novifs de l'alcoolisme sur l'organisme.
Hélène Petit personnifia Gervaise et Lina Munte Virginie. Delessart, transfuge de la Comédie-Française incarna Lantier, séducteur né. Dailly, rubicond hilare assuma le rôle de Mes-Bottes.
Courtès se distingua dans le rôle de Bec-Salé et Mousseau joueau le personnage de Bibi-la-Grillade. Alphonse Daudet écrit que jamais on n'avait mis Paris ouvrier à la scène avec vigueur et cette
sincérité ; "La pièce, ainsi que le roman", ajoute-t-il, "nous promène exclusivement en pleine atmposphère du peuple [...]."
Le drame composé de 5 actes comporte 9 tableaux : L'Hôtel Boncoeur - Le Lavoir - La barrière Poissonnière - Le Moulin d'Argent - La maison en réparation - La Fête de Gervaise -
L'Assommoir - La dernière bouteille - Le boulevard Rochechouart. Un tableau initialement prévu, La Forge, est supprimé après la première représentation. Le tableau du lavoir,
avec la bataille des deux femmes et la fessée, est au coeur du succès du spectacle. Est reconstitué un lavoir avec de l'eau chaude qui fait monter de la buée savonneuse au lever du
rideau. Gervaise et Virginie se lancent des seaux d'eau au visage en s'inondant de la tête aux pieds. Au tableau de la fête de Gervaise, est servi un "gueuleton", avec une véritable
oie rôtie fumante. Au-dessus de ces tableaux remplis de détails et brossés d'après nature qui jettent quelques lueurs de gaîté, plane en permanence l'image symbolique de l'alambic du
Père Colombe, source de tous les maux, de toutes les tares, de toutes les misères physiques et morales du peuple.
L'Assommoir surgit sur la scène sous la forme d'un mélodrame à grand spectacle. L'oeuvre s'y trouve édulcorée. Zola s'exprime en ces termes : "Les auteurs, afin d'obtenir une pièce,
ont imaginé que la femme pour laquelle Lantier quitte Gervaise n'est pas la soeur de Virginie mais elle-même. Dès lors, la fessée du lavoir devient le point de départ du drame.
Virginie jure une haine mortelle à Gervaise ; c'est elle qui fait tomber Coupeau d'un échafaudage ; c'est elle qui, au dénouement, le tue en lui envoyant une bouteille d'eau-de-vie. Il
faut en convenir, Virginie n'est plus qu'une traîtresse de mélodrame. Lantier, lui aussi, est modifié. Le ménage à trois n'existe plus. Gervaise repousse violemment Lantier
lorsqu'il veut la reprendre ; et voilà Lantier tourné à la haine, devenu le complice de Virginie. Toute la pièce est dans ce double ressort dramatique."
Le 14 avril 1879, suite à la requête de Zola adressée à Henri Chabrillat, directeur de l'Ambigu-Comique, la centième représentation de L'Assommoir est offerte gratuitement
au peuple de Paris : "Nous venons vous demander que cette matinée soit offerte gratuitement à la population parisienne. L'Assommoir est un drame essentiellement populaire.
Depuis le premier jour, le nombre des petites places a toujours été insuffisant. C'est au peuple que nous devons le succès soutenu de la pièce. Dans son admirable bon sens, il a
compris que L'Assommoir était une leçon et non une insulte, comme on a tenté de le faire croire. Il nous semble donc qu'il serait juste de faire profiter de notre succès les
petites bourses, celles pour lesquelles, le spectacle est souvent un plaisir trop coûteux. Vous fêteriez ainsi dignement la première centième de votre direction." La file d'attente
devant le guichet se forme dès sept heures du matin et à midi elle déborde du trottoir sur la chaussée. "Les spectateurs à l'oeil s'en sont donnés pour leur pas d'argent. Depuis le
commencement jusqu'à la fin, ce n'a été qu'une même salve d'applaudissements. Quant aux larmes répandues par la partie féminine de l'assistance, je n'essaierai pas de les nombrer.
Mais, si l'Ambigu avait pris feu, elles auraient certainement suffi à éteindre l'incendie", commente le chroniqueur du Voltaire le 16 avril.
Le 29 avril, un souper et un bal costumé sont donnés à l'Elysée-Montmartre. Les invités sont priés de venir déguisés en ouvriers et les invitées en blanchisseuses. Zola vient
en habit noir, cravate et gants blancs.
Le spectacle attire la foule pendant 254 représentations consécutives pendant l'année 1879. Une tournée en province est organisée pendant trois mois. Ainsi,
L'Assommoir tient
l'affiche des théâtres de Strasbourg, Lyon, Marseille, Toulouse, Rennes et Rouen. "La promenade du drame de M. Emile Zola à travers la province semble avoir réussi. Coupeau et
Gervaise reviennent couverts de lauriers et de billets de banque", note Charles Darcours dans
Le Journal illustré du 31 août 1879.
Le succès ne se limite ni à Paris, ni en province. Le drame est traduit dans les quatre coins de l'Europe. En Angleterre, l'adaptation de M. Charles Reade intitulée
Drink,
représentée à Londres au Princess's Theater dès le 2 juin 1879, a obtenu un tel succès que le drame a eu plus de cinq cents représentations.
Charles Darcours déclare dans
Le Journal illustré le 7 septembre 1879 : "
L'Assommoir est déjà passé en quelque sorte à l'état de pièce classique [...]. Les effets de
M. Zola sont attendus au passage avec une certtitude dont ne jouissent pas les plus beaux vers du
Cid ou d'
Athalie à la Comédie-Française. Nos idées sur
L'Assommoir n'ont pas changé depuis le premier jour ; celles du public ne paraissent pas avoir changé davantage."
L'Assommoir inspire de nombreuses parodies, pantomimes et bouffonneries. Surgissent des caricatures et des revues où figurent la pièce. André Gill, Alfred Le Petit et Draner
s'en donnent à coeur joie en publiant dans les journaux des dessins représentant des personnages de Zola.
En France, parmi les nombreuses reprises très régulières sur divers théâtres jusqu'en 1933, il faut retenir celle faite en novembre 1900 au Théâtre de la Porte Saint-Martin et
dans laquelle Lucien Guitry joua le rôle de Coupeau. Suzanne Desprès incarna Gervaise et Andrée Mégard assuma le personnage de Virginie.
L'Assommoir permet au théâtre de sortir de sa convention. En effet, les neuf tableaux qui se succèdent relèvent des prémices d'un naturalisme théâtral. Emile Zola y voit
alors un commencement, un chemin vers d'autres tentatives : "Certes, ce n'est pas une victoire décisive pour le naturalisme, mais c'est un grand pas vers la vérité des
personnages et du milieu. Laissez le succès s'établir, attendez l'effet produit, et la première représentation de
L'Assommoir deviendra peut-être une date dans l'histoire
de notre théâtre." Zola ne s'est pas trompé : en 1989, le succès de
L'Assommoir est cité comme une date significative de l'histoire du théâtre au 19ème siècle.
Martine Le Blond-Zola, Vice-présidente de la Maison Zola-Musée Dreyfus